Projet : VOYAGES

Le 24 novembre 2014, je suis à nouveau en chemin pour l’Himalaya, vingt ans après un premier long voyage que l’on qualifiera aisément d’initiatique, les extravagances hippies exceptées. Cette fois cependant, je laisse en Suisse ma famille et mon travail, l’une compréhensive et l’autre exigeant. Un mois de liberté au programme, pour renouer avec un peu d’aventure : l’effervescence des temples à Katmandou, puis de longues marches solitaires et des panoramas à couper le souffle au cœur du Népal rural et montagnard. C’est en tout cas ce que je m’imagine lorsque j’embarque à 21 heures pour mon vol EY 52, Genève – Abu Dhabi – Katmandou.

Avec le soleil couchant, la chaîne de l’Himalaya se dévoile à l’approche de Katmandou, dans une succession de sommets dont certains me sautent aux yeux : les trois 8000, le pyramidal Dhaulagiri (8’167 m), le secret Manaslu (8’163 m) et la muraille des Annapurna (8’091 m). Puis se succèdent les massifs du Ganesh Himal (7’422 m) et du Langtang Himal (7’246 m), tous deux visibles depuis Katmandou. Plus loin, le quatrième 8000, l’imposant Shishapangma (8’027 m), sommet entièrement tibétain, se détache à l’arrière. Incroyable de voir mon itinéraire là, devant moi, entre le Ganesh, le Langtang et le Dorje Lhakpa (6’966 m). Fou de retrouver les images gravées dans mon souvenir, celles qui m’ont poussé à partir et celles qui se sont imposées à moi pour définir mon itinéraire, afin de fouler ces paysages grandioses. La chaîne de l’Himalaya reste visible durant environ quarante minutes de vol, pendant lesquelles les sommets sombrent peu à peu dans la pénombre.

KGH : une institution ! Construit en 1967, il a su garder jusqu’à aujourd’hui un certain charme au milieu des rues surfréquentées de Thamel. Son propriétaire, Karna Shakya, forestier de formation et figure de la conservation au Népal, est considéré par beaucoup comme le père du tourisme népalais.

Thamel, le quartier des voyageurs à Kathmandu. Un dédale de ruelles où s’entassent enseignes de trekking, boutiques de matériel et d’artisanat, le tout noyé dans un fouillis de câbles électriques. Vingt ans plus tôt, j’y avais découvert l’ancien repaire des hippies sur la route de Kathmandu ; le quartier a bien changé, mais il garde cette effervescence qui happe le voyageur dès l’arrivée.

Après la rue, le toit d’un restaurant est un endroit rêvé pour saisir toute la complexité de cette ville, avec au loin le stupa de Swayambhunath, le « temple des singes ».

Sur le toit du Helena’s, ce jeune couple accepte de bon cœur le portrait. La photo est pour eux, le plaisir pour moi, l’échange pour nous.

Ganesh Himal Hotel, décembre 1994 : j’y débarque chaotiquement, sans électricité, dans les bouchons de Thamel. L’hôtel a été transformé depuis, mais j’y ai retrouvé les mêmes repères : le balcon d’en face, l’école en contrebas. Ce premier contact avec le Népal m’a imprégné d’un souffle profond qui ne m’a plus quitté ; vingt ans plus tard, l’émotion est intacte.

La gazelle et la roue du Dharma représentent le bouddhisme tibétain. Le premier sermon public du Bouddha a eu lieu dans le « Parc aux gazelles » de Sarnath, près de Bénarès : il y « mit en mouvement la roue de la Loi », exposant pour la première fois son enseignement. Ce motif couronne l’entrée de la plupart des monastères tibétains.

Le stupa de Bodnath est une merveille. Majestueux, il trône à l’intérieur d’une enceinte constituée d’échoppes, monastères, petits hôtels et cafés. Certains d’entre eux offrent une vue saisissante sur le stupa et les fidèles en circumambulation lente. Le site se situe dans un improbable quartier tibétain en périphérie de Kathmandu. Après l’afflux des réfugiés tibétains vers les années 60, il est entouré de très nombreux monastères bouddhistes. Le stupa daterait du 14ème siècle.

Le soleil couchant renforce la teinte dorée, alors qu’une faible brise soulève les étoffes colorées des cinq couleurs sacrées. Selon l’école Nyingma, bleu : l’espace, la voûte céleste (akasha) ; blanc : l’air, le vent, les nuages (vayu) ; rouge : le feu (agni) ; vert : l’eau (jala) ; jaune (ou orange) : la terre (prithvi).

Les yeux apaisés du Bouddha expriment simplement la connaissance ; leur regard porte dans les quatre directions : c’est l’omniscience de l’Éveillé, qui voit tout.

Et ce que l’on prend pour un nez n’en est pas un : c’est le chiffre 1 népalais, symbole de « l’unique », la voie unique vers l’illumination, celle de l’enseignement du Bouddha.

Enfin, le troisième œil, masqué par les banderoles, figure la sagesse.

Vu d’en haut, Boudhanath dessine un immense mandala, image de l’univers bouddhiste : le dôme blanc, les drapeaux qui rayonnent, et tout autour le fourmillement du quartier tibétain. C’est l’heure où les pèlerins affluent pour la kora du soir et allument les lampes à beurre. Chaque étage du stupa figure d’ailleurs un élément, du plus terrestre au plus céleste : la base carrée, la terre ; le dôme, l’eau ; la flèche aux treize anneaux, le feu ; le parasol, l’air ; et le joyau qui le couronne, l’espace.

L’histoire des quatre frères harmonieux se décline en plusieurs versions, mais cette figuration représente le respect des anciens et l’harmonie, au-delà des différences d’âge et de puissance.

J’ai rendez-vous avec Gobinda pour répondre à l’invitation de Tendi Sherpa pour son mariage avec Phurwa Chhokpi Sherpa. Une chemise pour l’occasion et quelques bouteilles de vin dans un sac et c’est parti, 9 dans une jeep. Et là un accueil très émouvant de Tendi que je n’avais jamais rencontré, puis la foule des grands jours dans une grande salle avec au fond des moines qui se préparent pour la célébration avec quelques bières. Des centaines d’invitations et un mariage à la valaisanne, mais x10.

Mon sac est prêt. A chaque fois ce sont de longues réflexions pour en limiter la taille, mais faire face à l’imprévu, sachant que pour 3 semaines je ne pourrai compter que sur moi-même pour l’essentiel.
Gobinda et le guide, Jabar Raï, me rendent visite peu avant midi. Aux premières paroles je me rends compte que la communication sera difficile, sa maîtrise de l’anglais est assez sommaire, pour ne pas dire plus.
L’ethnie Raï est l’une des plus anciennes du Népal. Ils vivent principalement au Nord-Est du Népal et représentent quelques pourcents seulement de la population. Aux origines du Népal, les Raï (Kirat) y ont constitué le premier royaume et détenu le pouvoir durant plusieurs siècles.
L’hôtel m’organise le transfert en taxi à Nagarkot où j’ai une nuit réservée à Country Villa. Je devrai encore m’organiser pour une seconde nuit sur place. Mon guide me rejoindra dans deux jours, normalement…

La route n’a pas changé, elle est toujours aussi chaotique, et ceci malgré l’afflux de touristes chinois et les nouveaux hôtels luxueux construits sur ces collines qui constituent, à près de 2’000 m d’altitude, un magnifique belvédère sur la chaîne de l’Himalaya. Je découvre finalement Nagarkot, avec ses nombreuses échoppes et petits cafés où de nombreux jeunes citadins viennent passer des week-ends romantiques.

Magnifiquement situé à l’extrémité d’une crête, la qualité est au rendez-vous, que ce soit l’accueil, les services, la chambre. Seul internet qui est hors service.
Un coup d’œil en direction des vallées au Nord, et me voilà rassuré pour la descente à pied, l’itinéraire que j’ai prévu semble réalisable. Malgré la brume persistante, je distingue le cheminement sur une arête mal dessinée en contrebas.
Avec un estomac encore dérangé par la fête du mariage de Tendi, mon repas était frugal hier soir avec un plat de riz. Pourtant la carte et les buffets étaient particulièrement bien tenus. Ce matin mon estomac semble à nouveau fonctionnel.

Le Gangchenpo (6’387 m) m’accompagnera jusqu’au Langtang. Son sommet conserve sa forme pyramidale quelle que soit la direction du point de vue.

Plus haut que son voisin, le Dorje Lhakpa (6’966 m) veille comme un grand frère sur le Gangchenpo, toujours à ses côtés. Sa silhouette pyramidale est visible jusqu’à Kathmandu.

Toujours plus haut, difficile de savoir quelles sont les limites constructives pour augmenter la hauteur de la tour. L’hôtel a su conserver son charme suite à ses agrandissements successifs, la qualité y a gagné et l’accueil est convivial. Après y avoir fait la connaissance de Gyanjan Maharjan en 1994, puis y avoir passé une nuit avec Patrick en 1998 dans une sorte de bungalow, j’y retourne comme en pèlerinage.

Lors de mon passage en 1994, la famille de Gyan Bahadur vivait dans une modeste maison à cet endroit. Vingt ans plus tard, la maison a disparu, laissant place à des friches : le signe des difficultés que traverse le monde rural népalais, où beaucoup quittent la terre pour la ville ou l’étranger. Ces deux photos, prises du même point, sont un crève-cœur. L’ensemble des collines de Nagarkot porte d’ailleurs les traces de cette déprise agricole.

La descente depuis Nagarkot à 2’000 m jusqu’au fond de la vallée, en direction du nord vers Sipaghat à 700 m, au bord de l’Indrawati, ne figure sur aucun itinéraire de trekking. Pourtant, ce trajet mérite le détour tant les villages et les paysages agricoles qui se succèdent offrent une vision différente des treks de moyenne et haute montagne. Depuis Sipaghat, il est possible de retourner à Kathmandu par la route, ou de poursuivre vers le nord en bus jusqu’à Melamchi, point de départ de la montée vers le col de Lauribina, sur le chemin de l’un des tout premiers itinéraires de trek du Népal, celui de l’Helambu.
Avec le brouillard, il aura fallu abuser un peu de la confiance en soi pour rassurer mon guide Jabar, qui ne comprenait pas vraiment pourquoi se compliquer la vie avec ce trajet hasardeux. Mais il était là, à l’heure du départ, à huit heures et demie, ce qui ne va pas de soi au Népal.

Étonnamment, plus que partout ailleurs durant ma randonnée, mon cheminement m’aura laissé une telle impression de dépaysement. Est-ce le premier jour ? Est-ce ces chemins perdus au milieu d’une campagne presque ancestrale ? Est-ce cette puja (cérémonie) pour un jeune adolescent dont je n’ai pas compris le sens ?

Petit temple sans prétention, dédié à Shiva, reconnaissable à son lingam. Shiva est l’une des trois grandes divinités de l’hindouisme, aux côtés de Brahma et Vishnu.

Au fil des hameaux, ce sont surtout des femmes que je croise à l’ouvrage : le bétail, les récoltes, la maison. Les enfants à l’école, les hommes souvent partis travailler ailleurs.

Vers Sipaghat et la plaine l’Indrawati, en suivant l’arête de Deupur.

Tout au long de la crête se succède un chapelet de hameaux newar. Maisons de terre serrées les unes contre les autres.

Une maison traditionnelle newar sur trois étages, qui mêle pierre, torchis et tôle ; les toits d’ardoise d’autrefois ont presque tous disparu. Le rez abrite le bétail et le grain. Au premier étage, les pièces de vie. Au deuxième, sous le toit, les combles. La base peinte en ocre, blanchie plus haut, est une finition traditionnelle, à la fois décorative et protectrice.

Le schéma se répète tout au long du chemin, mais je reste sous le charme de ces maisons pleines de vie, où chaque objet trahit une utilité, pratique ou religieuse. Seules une parabole et l’électricité contredisent l’apparente immuabilité de la tradition.

La randonnée se poursuit, entre champs de millet et maisons où la vie s’organise, indifférente à mon enthousiasme d’Occidental.

Une magnifique maison newar sur quatre étages. Parfois, des demeures particulièrement cossues et rénovées tranchent avec le caractère agricole et plus modeste des autres habitations. Difficile de savoir d’où vient une telle aisance. Le système de caste reste très ancré au Népal : les Tamang, par exemple, y occupent une position inférieure, subordonnés aux Newar, et plus loin dans mon périple, aux Yolmo.

À nouveau un petit hameau, fait de quelques maisons allongées qui abritent sûrement plusieurs familles. En descendant, la végétation se fait plus luxuriante.

Une vaste demeure aux longues galeries de bois, que le temps dégrade inexorablement. Je me promène par temps sec en décembre, mais une grande partie de l’année, le Népal est soumis à la mousson, qui ronge rapidement les structures naturelles. Si le randonneur peut trouver les toits de tôle plus disgracieux, on comprend aisément que ce matériau est presque une révolution dans ce monde rural.

Ici, l’autel domestique est bien plus richement décoré ; une touffe de tulsi le couronne. On y lit les noms des dieux Vishnu et Ganesh, que l’on retrouve sous forme de statuette.

À gauche, un pieu de bois surmonté de statuettes rougies : probablement la divinité gardienne du foyer, que l’on dresse près de l’autel pour protéger les lieux.

À son pied repose un lingam de Shiva. La famille ou les proches viennent y faire une puja à certaines occasions, et des offrandes y sont probablement déposées chaque matin.

Encore des écoliers que j’ai dérangés. Ils me suivent jusqu’à ce que je les prenne en photo.

Une famille semble garder ce temple hindou. Le mari, saoul ou fou, je ne le saurai pas, mais un peu encombrant : sa femme et sa mère ont su le raisonner pour qu’il quitte la scène.

Ce temple est dédié à Brahmani, l’une des sept mères guerrières, les Sapta Matrika, qui incarnent les énergies de la déesse-mère hindoue, Devi. Brahmani représente l’énergie du dieu Brahma, le créateur, dont elle est issue. La légende du temple veut qu’un jour une femme enceinte ait entendu un bruit dans le sol, sous son lit. Elle creusa et découvrit la tête de la déesse. On raconte qu’un tigre, monture de Devi, veille sur le temple durant la nuit.

Dahalthok, situé à 1’000 m, est le dernier village avant d’atteindre la plaine de l’Indrawati. Le sentier serpente à travers le village, derrière les maisons principalement. De fait, je ne rencontre pas grand monde, on peut penser que ce cheminement à l’arrière des maisons est volontaire.

Sur le côté de la piste, un villageois a pris possession du replat pour étaler, et profite des journées sèches de l’arrière-saison pour sécher et égrener son maïs.

Nous attendons le bus. Pas d’horaire ici, il faut attendre : il arrive assez vite et, par chance, il reste deux places. Le long de la rivière, on prépare la terre au fumier pour les cultures d’hiver.
Une heure de route chaotique et nous voici à Melamchi, au confluent de l’Indrawati et de la Melamchi Khola, cette rivière que je remonterai bien plus haut dans quatre jours, du côté du pays Yolmo.
Les momos frits de l’hôtel River Side ne me laisseront pas un souvenir inoubliable.

En traversant la Melamchi Khola sur le pont suspendu, je ne me doute pas encore que le changement de culture sera radical. On quitte les villages tamang et newar des collines pour pénétrer sur les terres du peuple yolmo, d’origine tibétaine, qui forme une petite minorité avec sa propre langue. Il s’est installé récemment, il y a deux ou trois siècles seulement, venu de Kyirong pour gagner cette vallée cachée. Il s’agirait ni plus ni moins que l’un de ces beyul chers aux Tibétains, où Guru Rinpoché aurait médité.
Ah, alors le fil est tout tracé, et il vaut la peine de le tisser.
Voici la dernière phrase retravaillée pour ouvrir cet écho personnel :

Padmasambhava, ou Guru Rinpoché, le précieux maître, est ce missionnaire légendaire qui aurait porté au Tibet ses enseignements sous la forme du bouddhisme tantrique. Sa figure rayonne bien au-delà, jusqu’au Sikkim et au Bhoutan. C’est à Taktsang, le Nid du Tigre accroché à sa falaise au-dessus de Paro, que la tradition l’y fait méditer trois ans, porté jusque-là sur le dos d’une tigresse. D’une vallée cachée à l’autre, le même maître veille sur tout l’Himalaya.

Après une première montée très raide, Tallakthot est le premier palier de cette bascule vers l’Helambu. La succession de collines qui s’étagent devant moi m’enchante, je me sens chez moi à des milliers de kilomètres de ma maison.

À voir les regards intrigués des écolières et écoliers, les trekkeurs ont depuis longtemps déserté ces sentiers : l’Helambu, jadis prisé pour sa proximité avec Kathmandu, s’est vidé de ses marcheurs au profit des grands itinéraires de l’Annapurna et de l’Everest.

Une affiche promet le Japon, le visa et du travail là-bas. C’est l’autre horizon de ces collines : la jeunesse qui s’en va. Des années plus tard, j’ai peut-être croisé un de ces gamins à Shin-Ōkubo, à Tokyo, ce petit Katmandou où aboutissent leurs rêves contrariés. Le pays vit pour une large part de l’argent que renvoient ses enfants exilés.

Les dernières maisons de Tallathok, exposées au sud. Difficile de croire que dans quatre mois, une grande partie d’entre elles ne seront plus que décombres. Le 25 avril 2015, le séisme, magnitude 7,8, ravagera ces collines où je m’engage.

À cette altitude, le bananier pousse encore. C’est la dernière lisière des collines chaudes, avant la longue montée vers l’Helambu.

Sur le mur de l’école, le Bouddha et Saraswati, la déesse hindoue du savoir, peints côte à côte. Voilà le Népal que j’aime, ce mélange de traditions qui se côtoient depuis toujours, ou presque.

Le millet mis à sécher, dernier grand travail de l’année avant l’hiver. De sa farine on fera, au choix, de la bouillie ou du raksi, cet alcool qui réchauffe les soirées fraîches de la saison qui vient.

Nandi, le taureau de Shiva, sera le dernier témoin de l’hindouisme pour plusieurs jours. Je retrouverai Shiva, et son trident, à Gosainkund dans six jours.

Avec ces stupas, ou chörten dans la culture tibétaine, nous entrons dans le monde bouddhiste. Shiva s’efface devant Shakyamuni, le Bouddha, l’éveillé, sans jamais tout à fait disparaître : les deux mondes se côtoient ici comme partout au Népal. Sous différentes formes, ces monuments m’accompagneront jusqu’à la fin de mon périple, à Swayambhunath, où l’hindouisme et le bouddhisme se retrouveront mêlés au-dessus de Kathmandu.

Les yeux du Bouddha, pour la première fois de la montée. Ce chörten n’a pas la splendeur des grands stupas de la vallée : blanchi à la chaux, trapu, façonné par des mains de village, il annonce à sa manière modeste qu’on est bel et bien entré chez les Yolmo.

Je ne me lasse pas de ces terrasses et villages perchés sur quelque promontoire.

A l’image de Newartol (1’800 m), les villages situés sur le versant donnant sur la rivière de l’Indrawati sont beaucoup mieux exploités que sur le versant de la Melamchi Khola. Difficile à imaginer le travail titanesque pour aménager ces terrasses étroites, pour les exploiter et les entretenir.

La nuit à la lodge du dragon est ma première vraie nuit de trek. Et pourtant elle est tenue par des hindous de Manali dans l’Himachal Pradesh, petite ville touristique au pied de l’Himalaya. Un père, une jeune fille et une enfant. Impossible de comprendre ce qui les a poussés à s’établir si loin de chez eux, même si on peut supposer qu’ils ont de l’expérience dans le tourisme.
Ongzen Sherpa s’intéresse à la photo, et en particulier à mon appareil photo. Par rapport aux népalais rencontrés jusqu’ici, c’est une toute autre attitude, plus curieuse, plus intéressée à l’aspect financier. L’échoppe et le repas dénotent également d’un plus grand savoir-faire.

Une petite échoppe où discutent quelques personnes m’incite déjà à faire une petite pause, une heure à peine après mon départ. Sherab Hyolmo me présente fièrement sa culture, un ancien fait la pose dans toute sa sagesse.

Sermathang est un point de passage contrôlé pour le trekking. On y trouve également un petit office touristique et 4 temples (Urgyen Choling Gompa, Sangak Phuntsok Urgyen Choling Gompa; Tashi Choling Gompa; Padma Kundrol)

Vue plongeante depuis le monastère sur un lieu intriguant le long de l’Indrawati, Majhuwa, à découvrir peut-être une fois sur le Panch Pokari trek.

Lever matinal après une bonne nuit de sommeil. Premier matin avec une météo radieuse. La veille j’ai appris avec un guide népalais et deux français à jouer à un jeu de cartes local. L’itinéraire par la crête pour atteindre Ama Yangri a été discuté, et déconseillé. Les raisons invoquées me semblent douteuses, je sais que cet itinéraire est praticable et facile, mais parfois quand la vérité ne peut être dite, les népalais préfèrent sortir un mensonge un peu tiré par les cheveux. Au retour je lirai qu’il s’y trouve un camp militaire, d’où peut-être une explication.
Dans 3 jours je serai en face, à Thadepati (3’690 m), sur le chemin du col de Lauribina. Derrière ces sommets se trouve le fond de la vallée de Langtang, Bamboo lodges.

Après avoir fait valider le permis de trekking, nous poursuivons notre chemin jusqu’à Tarkeghyang, qui est jalonné de stupas et monastères.

Levé matinal, départ à l’aube à 3°C. Après 1h10 de marche, nous voilà au col à 3’200 m. Déjà 600m de dénivelé, c’est la grande forme aujourd’hui, même si le sac est léger puisque nous repasserons à la lodge sur le chemin du retour.

Quel panorama, surtout au Nord et à l’Est, avec toujours le Gangchempo, pyramidal, et son grand frère le Dorje Lhakpa. A 10 h la luminosité est parfaite. Tout à l’Est le Gauri Chankar (7’134 m), le massif de l’Everest avec le Likhu Chuli. Je me demande si l’Everest ne serait pas caché quelque part. Je profite de la clarté pour photographier tout ça en détail, au retour je devrais m’y retrouver.

Le mythique Gaurishankar (7’134 m), ou Jomo Tseringma en tibétain, lieu de résidence des 5 sœurs de longue vie, dont Ama Yangri peut être considérée comme l’émanation de l’une d’entre elles, Tashi Tseringma.

Première photo de Jabar Raï, mon guide. Nous l’avons bien mérité, je crois aussi qu’il est rassuré par notre endurance du jour.

Sapins et rhododendrons : mes forêts fétiches de l’Himalaya, qui atteignent voire dépassent les 4’000 m d’altitude. Elles remplacent ici nos forêts européennes d’arolles et de mélèze en haute altitude (2’200 m environ), avant les pelouses alpines.

Un petit air de Valais avec ces murs en pierres sèches ; manque plus que le raisin, le vin et le fromage. Curieux écho : en 1951, Ella Maillart franchissait ce même versant en cherchant sans cesse son Valais natal, jusqu’à comparer le fromage local, le chiri, au sérac de ses montagnes. Elle, elle descendait de Melamchi pour remonter ensuite à Tarkeghyang ; moi je fais le chemin exactement à l’envers. Sur ces étroits gradins, elle voyait “un laboureur [peinant] à faire faire un demi-tour à sa charrue tirée par un dzo”. Il est 16h15, la nuit tombe déjà et il nous reste à rejoindre Melamchigaon, que nous atteindrons un peu moins d’une heure plus tard. Ouf !

La cuisine de la lodge, dans laquelle a eu lieu un très agréable souper, assis par terre au coin du feu avec la patronne, Jabar et un français.

Il se dégage de ce village une forte impression de prospérité, où les terres agricoles sont sacrifiées pour que les maisons puissent s’espacer, pour que chacun s’y trouve à son aise dans son individualité, au contraire des villages traditionnellement serrés lorsque les conditions sont plus rudes et où seule la communauté est garante de la survie de chacun. C’est un lieu de rassemblement où les jeunes restent au pays pour leur scolarité, où les plus anciens construisent leur relative riche demeure, résultat de leur réussite économique et sociale. C’est du moins mon impression, forcément biaisée. Je n’ai finalement séjourné que quelques jours dans l’Helambu des Yolmopa, entre Sermathang, Ghangyul, Tarkeghyang et Melamchigaon.

Depuis deux générations, les villages Yolmo se sont construits sur un modèle où les principaux revenus sont gagnés à l’extérieur du pays, en Inde, au Moyen-Orient et en Occident. Il faut dire que cette ethnie est établie relativement récemment au Népal, ayant quitté les plateaux tibétains il y a deux à trois siècles environ. Leurs habitudes du nomadisme, du commerce ou de la transhumance ont certainement contribué à forger ce comportement. (Principalement extrait et interprété de Binod Pokharel, Adaptation and Identity of Yolmo)

Melamchigaon est situé sur un magnifique plateau exposé au soleil levant. Comme Tarkhagyang, il semble déjà engourdi en attendant l’hiver, malgré un soleil matinal radieux. De nombreuses nouvelles maisons sont construites ou en construction, éparses, pour certaines avec des façades modernes colorées sous forme de fausses briques.

Une grande école avec un internat vient également d’y être construite, avec une vaste cour. Certains jeunes Yolmo de Kathmandu y passent une année scolaire. Jabar m’a demandé la veille au soir d’être prudent et de ne pas rester discuter avec les jeunes, merci mais je ne suis plus un gamin!

Les Tamangs, peuple indigène bouddhiste de cette région, se sont mêlés aux nouveaux arrivants, qui apportaient avec eux le prestige du bouddhisme tibétain des lamas. Certaines de leurs femmes marièrent des Yolmo, alors que globalement les Tamangs gardèrent leur statut d’agriculteur. Dans la région colonisée par les Yolmo, en altitude, il semble que progressivement une hiérarchie se soit installée, les Tamangs étant engagés comme paysan, ouvrier ou pour d’autres tâches, alors que les Yolmo exerçaient des tâches plus rentables. Depuis les années 1980 le tourisme a apporté une contribution supplémentaire à la prospérité de ces fiers peuples de montagne.

Avalokiteshvara à quatre bras (Tchenrézi). Ses deux mains jointes au cœur tiennent le joyau qui exauce, tandis que les deux autres portent le rosaire et le lotus, symboles de sa compassion infinie pour les êtres. C’est la forme sous laquelle on récite le mantra le plus répandu de tout l’Himalaya, ce “Aum mani padme hum” qu’Ella Maillart traduisit par “Vénération au joyau dans le lotus”. De ce même bodhisattva descend la Kannon, très présente au Japon sous une forme féminine : une seule divinité, vénérée du Népal à l’Extrême-Orient, dont le nom signifie partout “celui ou celle qui entend les cris du monde”.

Un mariage se prépare au temple, “ghyang” en langue locale, mot tibétain qui désigne le monastère autour duquel le village s’est bâti. D’où les deux noms du lieu : Melamchi-gaon, “gaon” étant le village en népali, et Melamchi-ghyang. Un même nom décliné des hauteurs jusqu’à la vallée : la rivière Melamchi Khola, et la bourgade de Melamchi Bazar, ou Melamchi Pul, “le pont de Melamchi”, que j’ai franchi quatre jours plus tôt.

La cuisine s’active. J’ai rencontré la veille, sur le chemin un peu en dessous de Tarkeghyang, une colonne très animée d’une vingtaine de villageois en route pour la première partie du mariage. La cérémonie se tient sur deux jours, d’abord chez la mariée, puis chez le marié, ponctuée de chang, cette bière de millet qu’Ella Maillart goûtait en 1951 sans jamais s’y faire. Un mariage mobilise tout le village, hier comme aujourd’hui.

Mon petit compagnon de route, souvenir de mes enfants restés à la maison, m’accompagne chaque jour du voyage. Je le perdrai quelques jours plus tard, oublié dans une échoppe au bord du chemin. Sur cette photo, il pose une dernière fois devant les montagnes.

Moulin traditionnel comme on en trouve au bord des ruisseaux, sa méthode est universelle. C’est probablement celui-là même qu’Ella Maillart croisa en 1951 juste avant d’entrer dans Melamchi, “une roue à aubes, deux pierres de meules, un primitif moulin au bord du torrent” qui lui annonçait la proximité du village. Sous les Alpes ou sous l’Himalaya, l’eau, la pierre et le grain content la même histoire.

Ce pont suspendu marque l’entrée du parc national du Langtang. Les activités y sont strictement réglementées, la faune et les forêts protégées. En 1951, Ella Maillart s’enfonçait dans ces mêmes montagnes pour gagner le lac sacré du Gosainkund. Elle racontait aussi comment cette vallée du Langtang, pour avoir choisi le Népal contre le Tibet en 1856, avait obtenu de conserver ses anciennes mœurs polyandres.

Vue sur Melamchigaon, ses maisons dispersées sur ce magnifique plateau. Je laisse le dernier village du pays Yolmo pour m’engager vers les lacs de Gosainkund. Ici prend fin le Helambu et la vallée de la Melamchi Khola : le chemin franchit la crête vers le bassin de la Trishuli et entre dans la région du Langtang. Aux villages bouddhistes yolmo succèdent peu à peu les hauteurs sauvages, jusqu’au col de Laurebina et aux lacs sacrés.

Premier contact avec les langurs, ou entelles. Une communauté d’une trentaine d’individus se prélasse dans une clairière agricole apparemment délaissée. Des sentinelles bien placées m’empêchent de m’approcher trop près des petits qui batifolent.

Dans l’hindouisme, les langurs sont vénérés comme l’incarnation du dieu-singe Hanuman, fidèle allié de Rama et symbole de force et de dévotion. Ce statut sacré les protège : on les nourrit volontiers et on les tolère malgré leurs incursions incessantes dans les champs et jusqu’aux abords des maisons. Ni vraiment sauvages ni domestiques, ils vivent à la lisière du monde des hommes.

Des marches de pierre cheminent sans discontinuer jusqu’au col de Thadepati à 3’690 m, dans une magnifique forêt qui me rappelle le Bhoutan. C’est une succession de tsugas, d’épicéas majestueux, et finalement de sapins blancs qui marquent la limite supérieure de la forêt. Les rhododendrons forment une strate arbustive dense et omniprésente en sous-bois. En 1951, Ella Maillart montait vers ce même col à travers ce qu’elle décrivait comme “la splendeur éblouissante d’une forêt de rhododendrons arborescents en fleur”. Plus haut, de grands genévriers cèdent progressivement la place aux landes alpines. Je rejoins le col après presque quatre heures d’effort depuis Melamchigaon.

Le col de Thadepati (3’690 m) marque un changement de région. Je quitte le Helambu, dans le district de Sindhupalchok, pour la région de Ghyangphedi, dans le district de Nuwakot.

C’est aussi un changement de paysage radical : pour plusieurs jours, je quitte les zones agricoles et les forêts de conifères et chemine désormais en milieu alpin, entre 3’500 m et 4’500 m.

Au loin se découpe le col de Lauribina (4’620 m), avec Phedi (3’800 m) à sa base, ma prochaine étape.

Au col, l’accueil au Sumcho Top Lodge est digne d’une cabane suisse, organisation au top. Le panorama s’ouvre vers l’est, les premiers nuages bourgeonnent déjà, il est 15h. Je m’imagine oiseau, planer quelques mètres plus haut et voir pointer l’Everest.

C’est sur cet alpage du col, “bien au-dessus de la limite des forêts”, qu’Ella Maillart campa en 1951, laissant ses porteurs aux pieds nus l’attendre là plutôt que d’affronter la neige des hauteurs.

Moi j’ai le privilège de loger dans un gîte confortable, et qui plus est d’en être l’unique hôte.

Melungtse (7181), Gauri Shankar (7134), Choba Bamare (5’971), Kang Nachugo (6734)

Urking Kanggari (5’863 m). À sa droite, masqué, le col de Ganja La (5’130 m). Avec le col de Tilman plus à l’est, ce sont les deux passages d’altitude qui permettent de franchir cette barrière vers la haute vallée du Langtang.

Gangchempo (6’387 m), avec Tembathang (5’702 m) au premier plan. À son pied, le col de Tilman, ardu et périlleux, permet de rejoindre la haute vallée du Langtang. Il porte le nom de l’explorateur britannique Bill Tilman qui, le premier, reconnut la région en 1949, deux ans avant le passage d’Ella Maillart. Son guide n’était autre que Tenzing Norgay, futur premier vainqueur de l’Everest.
En empruntant le col de Laurebina, j’entreprends un détour de cinq jours pour rejoindre le haut Langtang.

De gauche à droite, Loenpo Gang (6’979 m), sur la frontière tibétaine, Dorje Lhakpa (6’966 m) et Dorje Lhakpa Li (6’563 m). Le Dorje Lhakpa, à la silhouette pyramidale reconnaissable entre toutes, est visible jusque depuis la vallée de Katmandou.

Depuis un peu plus d’une heure, la course du soleil et les remontées de nuages dans les plaines s’offrent en spectacle. Les sommets enneigés se couvrent progressivement d’or. Une scène immuable tissée d’instants qui passent et ne reviennent pas. Majestueux.

Le Jugal Himal (6’532 m) et le Phurbi Chyachu (6’637 m) marquent la limite est du Langtang et la frontière avec le Tibet. Le froid s’installe vite, mais il faut patienter pour le lever de la lune. Ma lampe de poche est restée au lodge : j’attends encore un peu.

La lune se lève derrière le Phurbi Chyachu, une demi-heure après le coucher du soleil. Le jour s’éteint à l’ouest, l’aube nocturne prend le relais à l’est. L’œil s’habitue peu à peu à cette clarté subtile. Pleine ce soir, la lune baigne les crêtes d’une lumière froide, presque irréelle.

La lune prend de la hauteur et détache une à une les arêtes, jusqu’à l’Everest. Je tiens la forme, aucun souci physique, et les astres m’offrent un spectacle de toute beauté : je suis comblé. Des instants précieux, offerts presque sans contrepartie, sinon celle d’avoir voulu ce voyage et de l’avoir mené.

De retour au lodge, il est 20h45. La mer de brouillard s’est retirée et les lumières des villages tracent mon itinéraire des derniers jours : Tarkeghyang, Ghangyul, Sermathang. Une dernière photo en pose longue avant de me coucher, la température est étonnamment douce.

La lune repasse le témoin au soleil, de retour à l’est. Une nouvelle journée commence au col, dans la lumière dorée du matin. Le Yolmo émerge des brumes matinales : « la terre entourée de hautes montagnes et protégée par la déesse Ama Yangri ».

Le Dorje Lhakpa se réveille dans la lumière du matin, les nuages accrochés à ses crêtes. Son nom dit toute sa puissance : le dorje, ce sceptre rituel que tient Guru Rinpoché, symbolise le diamant indestructible et la foudre qui tranche l’ignorance. Il est temps de quitter le col et de reprendre la route vers le Gosainkund.

Un dernier café dans la cuisine du lodge, en compagnie des deux gardiens et de Jabar. Casseroles de cuivre, théières et bocaux d’épices alignés : le cœur chaleureux de la maison avant de reprendre la route.

Au-delà du col s’ouvre la vallée de Ghyangphedi, ses versants boisés encore noyés de brume à cette heure matinale. Ella Maillart y décrivait déjà les caravanes de Tamangs qu’elle croisait en montant, ce peuple « lui aussi originaire du Tibet, mais établi au Népal depuis fort longtemps ». Ce seront nos premiers pas vers un autre monde sacré, celui des hauteurs et du lac de Shiva, Gosainkund. Ensuite la vallée du Langtang, puis le Tamang Heritage Trail, plus à l’ouest au pied du Ganesh Himal.

Derniers instants dans le pays des Yolmopas. Je peine à quitter cet endroit majestueux. Les pics enneigés au loin, le gîte accueillant, le calme de la montagne inspirent un profond sentiment de sérénité.

Discussions dans la gaieté avec le tenancier de cette auberge qui n’a rien d’un hôtel. Les activités dans le parc national sont très limitées : le bois de chauffage doit être apporté depuis l’extérieur du parc, ce qui entraîne des coûts supplémentaires. Sur la carte, le chemin vers Phedi semblait court et facile ; il s’est révélé le plus éprouvant de tout le trek, montant et descendant à pic le long des arêtes. Ella Maillart le notait déjà en 1951, citant le Père Huc : ces sentiers « ne sont commodes que pour les oiseaux ».

L’itinéraire pour passer le col du Lauribina se précise. Les deux lodges de Phedi sont bien visibles sur leur promontoire constitué d’une ancienne moraine érodée. Cet itinéraire entre Thadepati et Lauribina est certainement le plus délicat en cas de chutes de neige : il n’y a aucune échappatoire une fois passé l’Hôtel Natural View Point.

Ella Maillart rapportait que les Sherpas nommaient ce col Balmou Sissah, « le Col de la Mort », car des pèlerins trop légèrement vêtus y mouraient parfois de pneumonie foudroyante.

Pour atteindre Phedi, peu de dénivelé entre le départ et l’arrivée, mais un « up and down » soutenu : près de 1’000 m de dénivelé positif et 800 m de négatif. Le couple français des Pyrénées rencontré la veille a imposé un rythme qui m’a aspiré, fierté oblige, durant trois heures de marche effective. L’acclimatation est faite, les mollets ont pris du volume après sept jours de marche. Le premier tiers du trek est derrière moi.

La montée au col se fait sans trop d’effort avec un peu d’acclimatation et une météo favorable. À Gyaje, à 4’200 m d’altitude et à un peu plus d’une heure du col, on se trouve à un équivalent de 2’700 m du point de vue de la végétation et des activités agricoles et pastorales dans les Alpes.

Ici, nous avons enfilé nos vestes : le vent glacial du col ne pardonne pas. Ella Maillart le décrivait comme « un torrent d’air glacial qui débouche du nord, un démon déchaîné qui transperce tout ».

Passé le col, la neige fait son apparition. Elle se révélera problématique sur le chemin : croûtée en surface, ramollie dessous, elle cède par endroits et il faut veiller à ne pas s’y casser une jambe.

En 1951 déjà, Ella Maillart connaissait ces pièges : « Parfois j’enfonce jusqu’à mi-cuisse dans des trous de neige, ou bien je glisse comme à ski sur des plaques de névé (Topdgé dira plus tard que je sais voler sur la neige). »

Le massif du Ganesh Himal se laisse apercevoir quelques minutes avant de disparaître dans les nuages, qui persisteront toute la journée et accentueront, avec le vent soutenu, l’ambiance montagnarde. Pabil (Ganesh IV : 7’052 m), Ganesh II (7’110 m) à l’arrière, Salasungo (Ganesh III : 7’043 m) et le Ganesh V (6’770 m). Le point culminant du massif, le Yangra (Ganesh I : 7’422 m), n’est pas visible.

Derniers regards vers l’est : Thadepati sur la première arête, et le temple de Guru Rinpoché sur la deuxième à Nigale Bhanjyang, sont déjà loin. Le sommet à l’arrière est le Sailung, à 3’147 m.
C’est un point clé de la randonnée, car dès les premières neiges il reste fermé durant l’hiver. Même si le col semblait bien dégagé vu de l’Ama Yangri, la météo n’était pas particulièrement favorable et la neige aurait très bien pu déjà montrer le bout de son nez durant les étapes d’approche. C’est donc avec le cœur plus léger que nous nous préparons à basculer sur le versant ouest pour la deuxième phase de la randonnée dans le Langtang.

Après l’Ama Yangri, un deuxième sommet gravi et drapé de prières. Dans quelques minutes, deux pierres de plus s’ajouteront à ce lhatse, le cairn que les voyageurs élèvent au col. Les lhatse honorent aussi ceux qui n’ont pas réussi la traversée.

Malgré le temps maussade, en grande forme, je fais un petit pas de travers vers Cholangpati Danda : l’escapade offre un point de vue sur le massif du Langtang Himal et me fait atteindre l’altitude maximale du trek, 4’680 m. Ghenge Liru (Langtang II : 6’596 m), Langtang Lirung (7’234 m). Le Ghenge Liru, peu impressionnant depuis ici, offrira un panorama majestueux depuis Nagthali.

Le lac de Gosainkund, le plus vénéré parmi les 108 lacs sacrés de la région, attire chaque année des milliers de pèlerins hindous qui viennent y prendre un bain rituel lors de la fête de Ganga Dashahara au printemps, ou de Janai Purnima en août. Selon la mythologie hindoue, le dieu Shiva aurait creusé lui-même ces lacs avec son trident sacré, le Trishul, donnant ainsi naissance à la rivière Trishuli.
Le Janai Purnima est aussi appelé « festival du cordon sacré » : un cordon jaune porte-bonheur, noué au poignet, qui se change une fois l’an à cette occasion.
Le festival de Ganga Dashahara, bien connu pour ses bains sacrés à Varanasi, célèbre la descente du Gange depuis le ciel jusqu’à la terre.
Durant l’hiver, chacune des quatre lodges assure une permanence par tranche de quatre jours.

L’épisode du Samudra Manthan est raconté dans plusieurs textes fondateurs de l’hindouisme, notamment les Puranas (Bhagavata Purana, Vishnu Purana) et les deux grands poèmes épiques, le Mahabharata et le Ramayana. Il raconte comment les dieux s’unirent pour créer, après mille ans d’efforts, l’amrita, la boisson d’immortalité, et pourquoi Shiva dut boire le poison halahala produit lui aussi lors de ce barattage de la mer de lait (Sagar Manthan). En réalité, Shiva n’avala pas le poison : sa compagne Parvati lui serra le cou pour l’empêcher de descendre. Shiva en devint tout de même bleu sous l’effet du puissant venin. Cet épisode lui aurait donné une soif intense : pour l’étancher, il planta son trident dans la montagne pour en faire jaillir des sources. Ainsi naquirent les lacs sacrés de Gosainkund et les sources de la Trishuli.

Statuette de Hanuman, le dieu-singe très populaire, avec le trident de Shiva. Hanuman est reconnaissable à sa face de langur. C’est un disciple du dieu Rama, reconnu pour son grand dévouement.
Cette statue représente Hanuman avec le lingam de Shiva, ce qui fait référence à un épisode du Mahabharata et du Ramayana. Rama, après avoir vaincu le démon Ravana au Sri Lanka, dut s’absoudre de ses crimes envers Shiva, car il avait tué l’un de ses brahmanes. Il devait pour cela installer le plus grand lingam de Shiva à Rameswaram dans les deux jours suivant sa victoire. Il demanda à son disciple Hanuman d’aller au mont Kailash chercher ce lingam. Toutefois Hanuman prit du retard, car il dut se battre contre le gardien Kaka Bhairava. Rama demanda alors à sa femme Sita de l’aider à réaliser sa dévotion dans les temps. Celle-ci lui confectionna un lingam de sable. Hanuman arriva finalement, mais voyant le lingam déjà installé, il se fâcha. Rama l’autorisa cependant à retirer le lingam de Sita pour mettre le sien. Ne pouvant l’ôter avec ses mains tant il était solidement ancré, il l’enroula de sa queue et put l’arracher, mais y perdit sa queue. Conscient de sa folie, Hanuman réalisa, sur les conseils de Rama, une adoration à Shiva à Thirukurungavur, au sud de l’Inde, où est érigé le temple de Kundala Karaneshwarar. C’est l’un des rares temples où Shiva et Hanuman se font face. Le nom Thirukurungavur est hérité de cette histoire et signifie « lieu où Shiva fut adoré par un dieu à face de singe ». Pour sa part, le temple de Ramanathaswamy, sur la petite île de Rameswaram toute proche du Sri Lanka, abrite le lingam de Hanuman avec les marques de sa queue, et le lingam de sable de Sita.

Il est un peu plus de cinq heures à Lauribinayak (3’970 m) : il faut déjà se préparer pour la nuit la plus haute du trek, à près de 4’000 m. Un jeune Népalais de la lodge souffre de maux de tête ; je lui donne un analgésique et lui conseille de redescendre si le mal persiste. Un petit peu de réseau, à nouveau, me permet d’envoyer un bref sms à la maison.

C’est dans le massif du Mansiri Himal, à l’ouest, que les premiers sommets s’illuminent vers 6h30, dont l’imposant Manaslu à 8’163 m. Sur la gauche se trouvent l’Himalchuli (7’893 m) et, au centre, le large Ngadi Chuli (7’871 m, aussi appelé Peak 29, Dakura, Dakum ou Dunapurna). L’Himalchuli Ouest (7’540 m) est à peine visible tout à gauche, lui aussi au soleil.

J’aperçois au loin l’alpage de Nagthali (3’165 m), posé dans un îlot de lumière au milieu des versants encore noyés d’ombre. J’y serai dans six jours, après la boucle par le Langtang. Étrange rendez-vous donné à l’avance, à un point minuscule perdu dans l’immensité.
La montagne tiendra ses promesses : cette crête illuminée se révélera comme l’étape la plus émouvante de tout le trek.

Au matin du 9 décembre, la lune se couche doucement derrière les Annapurnas.

Beaucoup d’émotions et de gratitude : j’y étais dans le sanctuaire des Annapurnas le 10 décembre 1994. Au pied de l’Annapurna Sud (7’219 m), (tout à gauche sur la photo), du Machapuchare (6’993 m), de l’Annapurna Fang (7’647 m, sous la lune) et de l’Annapurna I (8’091 m, premier 8’000 jamais gravi, par Herzog et Lachenal en 1950, soit un an avant le voyage d’Ella Maillart).

Les autres sommets sur la photo, plus à droite : le Lamjung Himal (6’983 m), l’Annapurna IV (7’525 m) et l’Annapurna II (7’937 m).

Nous sommes maintenant le 25 avril 2015, je rédige mon blog quatre mois après mon voyage. La terre secoue le centre du Népal avec une force inouïe. Je suis sidéré, accroché aux nouvelles et aux réseaux sociaux durant des jours. Les images sont terribles : sur tout l’itinéraire de mon trek, je ne vois que maisons effondrées, villages dévastés, Népalais et randonneurs aux abois. Les appels aux dons se multiplient sur tous les canaux ; mais s’informer et verser un peu d’argent à distance ne font que marquer mon impuissance.
Je suis profondément bouleversé. Mon blog photo s’arrête net sur cette image du glacier du Langtang Lirung, ces séracs d’une beauté majestueuse qui, ce jour-là, s’abattront sans pitié sur le village de Langtang. La veille encore, les Langtangpa s’étaient réunis au monastère pour le Ghewa, la cérémonie bouddhiste en mémoire de leurs défunts, chantant et dansant tard dans la nuit. Le lendemain, en quelques secondes, l’écroulement du glacier emporta plus de trois cents vies, dont toute une communauté de villageois dévoués à héberger les voyageurs étrangers dans leur petit coin de paradis, qui s’est transformé en enfer ce jour-là.

La légende raconte que la fée Hoa Dào tomba amoureuse d’un homme H’mong jouant avec une virtuosité sans pareil de la guimbarde vietnamienne Dàn Môi. Ils se marièrent et choisirent de s’installer sur ce beau terrain. Leur amour leur donna un fils. Mais l’empereur du Ciel, furieux, décida de s’emparer de la fée, contrainte de laisser ses seins à son enfant avant de retourner au Ciel. C’est ainsi que naquit la «Montagne doublée de la Fée».

La légende raconte que la fée Hoa Dào tomba amoureuse d’un homme H’mong jouant avec une virtuosité sans pareil de la guimbarde vietnamienne Dàn Môi. Ils se marièrent et choisirent de s’installer sur ce beau terrain. Leur amour leur donna un fils. Mais l’empereur du Ciel, furieux, décida de s’emparer de la fée, contrainte de laisser ses seins à son enfant avant de retourner au Ciel. C’est ainsi que naquit la «Montagne doublée de la Fée».

The charming Skanör Peninsula is located in the extreme southwest of Sweden. Its sand banks are moving over the years.

The Christianized Vikings left their imprint in the architecture of the churches.

Skanör’s moors are an important step in migrating birds, and the Avocet is the emblem of the nature reserve.

In the Getterön Nature Reserve, some small huts along the coastline allow you to closely observe the behaviour of birds (http://getteron.com).

The old Gothenburg docks, refurbished in hotels, offer the opportunity to observe closely the port activities

The port city of Göteborg is halfway between Malmö and Oslo. She extends along the estuary of the river Göta älv.

Göteborg is a real gem along the coast, the city is particularly pleasant to walk in a cool atmosphere

Göteborg is also the gateway to the Bohuslän archipelago, located to the north, in the direction of Norway.

Bohuslän is a very peaceful archipelago that extends to Norway, consisting of small villages along a shredded coastline, made of rocks smoothed by the wind and the North Sea. Traditional village very representative of the whole coast.

Pleasure boat and fisherman’s hut, inseparable from the economic activity of the whole region.

Fondé par Karmapa (secte Kagyupa, secte blanche) , puis converti durant la dynastie Qing à la secte jaune (Gelugpa). Le nom exact du temple est Taluozhameigui.

Son nom local est, entre autre, le singe à cheveux dorés (滇金丝猴 – Diān jīn sī hóu).
Son nom occidental est rhinopithèque de Bieti (Rhinopithecus bieti). Ce nom a été attribué en l’honneur de Mgr Bieti, missionnaire au Tibet où il posa pied à Bonga en 1895. Trois de ses frères ont également été prêtres missionnaires en Asie. Attaqué par des Lamas, comme nombre de ses confrères français, il doit rapidement s’enfuir et s’installe à Yerkalo où il fonde une communauté catholique.
Si le nom de ce singe emblématique a été attribué par Alphonse Milne-Edwards à Mgr Felix Biet, également naturaliste confirmé, il a toutefois été collecté par le Père Jean-André Soulié, lui-même missionnaire au Yunnan durant quelques années à Tse-kou avec le père Jules Dubernard. Si ce dernier y fut assassiné durant la révolte tibétaine en 1905 par des membres de l’ethnie des Lyssous, c’est au Sichuan que le père Soulié fut assassiné la même année. Ceci témoigne de la vie aventureuse de ces fous de Dieu aux marches du Tibet qui s’efforcèrent durant des décennies autant d’aider les populations locales dans leur vie quotidienne difficile que de les convertir au christianisme contre toute logique.
L’épopée de ces missionnaires français qui tentèrent en vain durant plusieurs décennies de s’installer au Tibet a fait l’objet de plusieurs livres fascinants. Les chanoines de Grand-Saint-Bernard en Suisse y ont par exemple été appelés à la rescousse pour pallier au manque d’effectifs français, fort de leur expérience de la montagne. Le Bienheureux Maurice Tornay, né à Orsières, y a laissé sa vie pleine de fougue en 1949 à 39 ans, marquant la fin d’une époque fascinante.
La paroisse de Yerkalo existe encore aujourd’hui, étant la seule en activité au Tibet.

La vraie vie avec son charme particulier. Situé dans la diagonale du vide qui traverse la France du Sud-Ouest au Nord-Est, Sancoins en est un village caractéristique : un café, quelques magasins et l’église. Une place centrale qui s’anime les jours de marché.
Le canal de Berry lui une touche de poésie. De l’ordinaire émerge paradoxalement tout son charme.

En levant les yeux vers le tympan de la cathédrale Saint‑Étienne de Bourges, on est aussitôt saisi par la solennité du Jugement dernier qui se déploie devant nous. Le Christ en gloire, bras ouverts, semble nous accueillir et nous juger tout à la fois.
Autour de cette scène monumentale, une multitude d’anges musiciens semblent accompagner de leurs chants l’histoire éternelle que raconte la pierre.

Les marais de Bourges trouvent leur origine au Moyen Âge, lorsque ces terres marécageuses situées aux abords de la ville furent aménagées pour permettre la culture. Ils constituaient un réseau complexe de canaux et de parcelles qui servaient à la fois à la production maraîchère et à la surveillance défensive.
Aujourd’hui, les marais de Bourges sont principalement utilisés pour le maraîchage, les promenades et les activités de loisirs en pleine nature.

La Loire se situe à seulement 60m au dessus du niveau de la mer, pas énorme pour parcourir les 270 km à vol d’oiseau de l’embouchure à Saint-Nazaire.
Ce pont stratégique, témoin de l’histoire depuis l’époque romaine, a connu de multiples destructions et reconstructions, la dernière remontant à la Seconde Guerre mondiale.

Son château et son grand parking à vars à part, figurant parmi les plus beaux de la Loire, Blois respire le calme d’une ville de province.

Fondée en 1033, la façade de l’abbatiale est plus récente et la richesse, pour ne pas dire la densité de ses enjolivures est topique de l’art gothique flamboyant. Elle a été terminée en 1508 sous la direction de Jehan de Beauce.

Vieille bâtisse au bord du Loir. Vendôme est une petite ville, lieu de rassemblement dans un paysage essentiellement rural.
Un bon moment passé à la terrasse d’un petit café, une petite discussion avec le propriétaire, quelques passants et une balade le long des canaux, quoi de mieux pour, un petit moment, se mettre au diapason de la vie locale.

Faut-il encore raconter le débarquement de Normandie? Mais quelques chiffres glaçants, et moins connus : 300’000 morts « américains », 380’000 militaires morts français, mais 4 mio de militaires allemands morts, 13 mio de militaires Russes (URSS). Quel gâchis dont l’humanité porte encore les stigmates.

La Hougue, à Saint-Vaast-la-Hougue, est connue pour ses tours de Vauban (fin XVIIe siècle), mais son histoire récente est surtout liée à la Seconde Guerre mondiale : le site a été intégré au Mur de l’Atlantique, avec des ouvrages et positions allemandes autour des fortifications. Aujourd’hui, c’est un lieu de promenade un espace littoral aménagé. En faire le tour par son contrefort demande de la vigilance, les croisements peuvent se montrer difficiles. Le site gagnerait à indiquer un sens de marche unidirectionnel.

Le long de la Pointe des marées à Vicq-sur-Mer, le milieu côtier constitue une interface influencée tant par les courants marins que les terres arides où s’échelonnent de petits lacs et marais.
La végétation steppique, en plus de protéger le littoral contre l’érosion, présente une diversité écologique particulièrement élevée.
Le tadorne de Belon est un oiseau typique de ces milieux, il est abondant en Normandie toute l’année.

Á l’instant où le soleil se couche à l’Ouest, la Lune se lève à l’Est. Même en été il faut trouver un cap au Nord, dégagé sur 180°, pour pouvoir observer ce phénomène à la pleine Lune.
Celle-ci sera pleine le lendemain, durant la nuit du 12 au 13 avril

Le soleil se couche à l’exact opposé de la Lune qui se lève.
La pointe des marées offre un magnifique paysage littoral avec un chapelet de petits lacs où se rassemblent de nombreux oiseaux spécialisés de ces milieux de transition.

Saint-Vaast-la-Hougue se prononce « saint-va ». Mais sa bonne prononciation ne suffira pas pour passer inaperçu, la langue locale étant très imprégnée de l’ancien dialecte normand, influencée par les langues nordiques. Normand signifie d’ailleurs tout simplement Nord’man (Norðmaðr), homme du Nord, soit les Vikings scandinaves qui ont colonisé la région au Xᵉ siècle.

N’est-elle pas commune, et n’est-elle pas charmante? Ce sont peut-être ses longs doigts qui lui permettent de marcher sur les plantes flottantes.

Le canard souchet (Spatula clypeata), avec son large bec caractéristique, filtre l’eau en surface pour retenir de minuscules proies (plancton, petits invertébrés).

Je me souviens très bien de ma première rencontre avec des phoques, cela se passait en Scanie, à la pointe Sud de la Suède dans la pénisule de Falsterbo. Ils ont surgi au loin tel un mirage. La magie de cet instant a matérialisé un imaginaire forgé de récits de mon enfance de manière si intense que cela aurait tout aussi bien pu être des sirènes. Ces rencontres sont très rares et toujours empreintes d’émotions profondément ancrées.

Solitaire et territorial, le couple du fou de Bassan défend son promontoire de nidification au milieu d’une colonie où il s’accommode de cette promiscuité au milieu de plusieurs milliers de ses congénères.
Ici sur les îlots des Étacs et d’Ortac, près d’Alderney (Aurigny), la colonie compte 8’000 couples.
Le jeune prêt à s’émanciper s’élance dans le vide pour 2 à 3 ans de vie uniquement pélagique, c’est à dire en haute mer sans se poser. Il faut dire que sa physionomie est parfaitement adaptée pour voler au raz des flots avec un effort minimal.

Il fait partie de ces oiseaux qui pratiquent le sommeil uni-hémisphérique, c’est à dire qu’il dort avec une moitié de son cerveau constamment éveillée.

Lors de la période nuptiale la couleur orangée de sa tête est plus prononcée, chez la femelle comme chez le mâle.

Chaque année, le couple de fou de Bassan retrouve son nid. Il le répare avec soin en apportant des algues. Il n’est toutefois pas très exigeant et se fournit de nos déchets de plage et de pêche : filets, plastiques et tout détritus adapté lui conviennent. La toxicité potentielle est compensée par la moindre énergie nécessaire pour sa construction.

Comment résumer cet oiseau emblématique de la haute mer, planeur infatigable et plongeur fou, c’est certain, lorsqu’il pénètre dans l’eau, après un piqué vertigineux qui lui permet d’atteindre les 90 km/h, en tirant ses ailes en arrière pour plonger comme une flèche avec le moins de résistance possible.

Le guillemot de Troïl fait partie de la famille des pinguins. À ne pas confondre avec les manchots de l’hémisphère Sud, qui ne savent pas voler. Au Canada il est nommé Guillemot Marmette. Ces pinguins vivent en colonie sur les côtes rocheuses de l’hémisphère Nord.
Il ne construit pas de nid et pond un unique oeuf directement sur un replat rocheux. C’est un oiseau typiquement pélagique, c’est à dire qu’il vit en pleine mer en dehors de la période de reproduction. Une fois le jeune oiseau assez grand, il plonge pour ne plus rejoindre la terre ferme. C’est essentiellement son père qui l’accompagne durant ces premières semaines cruciales pour sa survie.
Se nourrissant de poissons, il a déjà été observé à plus de 100m de profondeur!
La durée de vie moyenne est de 15 ans, les couples restant fidèles. Le record de longévité dépasse les 30 ans…

Le petit pinguin, ou pinguin torda, est l’un des trois pinguin de l’hémisphère Nord présent. Comme le guillemot de troïl, c’est un oiseau pélagique, c’est à dire qui vit essentiellement en haute mer en dehors de la période de reproduction.
Il niche sur les corniches rocheuses de l’hémisphère Nord mais au contraire de son cousin il vit en colonies plus lâches et pêche dans les eaux de surface jusqu’à 10m. de profondeur.
Son nom suédois est tout simplement Torda.

Le voilà donc le compagnon fidèle des marins. Sa fidélité est également remarquable dans son couple qui peut parfois résister une vie entière aux vicissitudes de la vie. Toutefois les études récentes montrent des résultats plus contrastés avec un taux de « divorce » de 80%.
L’individu le plus vieux connu a atteint l’âge de 45 ans, la moyenne semblant plutôt être de 25 à 30 ans, sachant que le taux de mortalité des jeunes de la première année est très élevé (80%).

In her works, Lilja merges the practices of conceptual art with the deconstruction of political symbols. The show will feature her most recent works, installations made from used cargo straps that recall the traditions of classical landscape and colour field painting.

Pont de terre naturel qui permet d’accéder à l’île de Mehamn. Les allemands tentèrent de le creuser lors de la 2ème guerre pour gagner du temps en bâteau, sans succès. Six y ont encore été fusillés le 6 mai 1945.

Le temps, l’eau, le semble s’unissent dans un polissage délicat de la roche. Une trace subtile apparaît .

Premières impressions : Tokyo et ses gratte-ciel nous laissent entrevoir la démesure de cette ville grandiose, qui surpasse toutes les cités du monde depuis le milieu du XVIIIᵉ siècle avec ses 38 millions d’habitants. Anciennement nommée Edo, elle devint le siège du pouvoir lors de l’avènement du shogunat des Tokugawa, en 1603, avant d’être officiellement rebaptisée Tōkyō, « la capitale de l’Est », et désignée capitale impériale en 1868, au tout début de l’ère Meiji.

Comme dans beaucoup de grandes villes, d’anciens quartiers industriels sont aujourd’hui reconvertis en zones résidentielles. C’est le cas ici, à Shibaura, en bord de baie, où les tours d’habitation poussent là où fumaient autrefois les usines. C’est ici qu’est né, à la veille de la guerre, le géant Tokyo Shibaura Electric, par contraction devenu Toshiba. Avant lui, des geishas habitaient ces ruelles ; après les bombes, ce furent les dockers et les ouvriers du port. Puis les années bulle ont déversé leurs néons et leurs discothèques, avant que le calme des immeubles résidentiels ne reprenne, à son tour, possession des lieux..

Tokyo, 13 mai. Notre première journée commence à hauteur d’enfant. Sur le trottoir ensoleillé, une classe entière avance en file, coiffée de ces casquettes écarlates qui rythment les matins japonais. Les visages se lèvent, curieux ; nous n’avons pas fait dix pas que le Japon se présente déjà, joyeux et discret. Une petite troupe de regards émerveillés qui ouvre, sans le savoir, notre voyage.

À l’embouchure de la Sumida, là où le fleuve se fond dans la baie, s’étendait jadis le cœur marchand d’Edo. Ses eaux ont charrié vers la ville le riz, le saké et le bois venus des provinces, le long de rives ponctuées de pêcheries, d’entrepôts et des jardins du shogun.

Tout bascule en 1853, quand les « navires noirs » du commodore américain Perry jettent l’ancre dans la baie et forcent le Japon, jusque-là fermé, à s’ouvrir au monde.

S’ensuivent quinze années de troubles : en 1868, le shogunat tombe, l’empereur est restauré, et le Japon entre dans l’ère Meiji, celle de la modernisation et de la fierté retrouvée: la baie devient le poumon industriel et portuaire du pays.

Nous avons quitté le port de Takeshiba et marchons vers le centre-ville, en longeant le canal qui borde le jardin de Hama-rikyū. À quelques pas à peine, la rumeur s’efface : le sentier suit ces vieilles berges de pierre, sous une voûte d’arbres où le soleil filtre par éclats. Au bout de l’allée, une tour de verre rappelle la ville moderne — mais ici, à l’ombre des feuillages, le promeneur ralentit, et Tokyo se découvre soudain plus douce qu’on ne l’imaginait.

Sur la route de Ginza, nous poussons une porte et le ciel réapparaît, capturé sous une immense voûte d’acier : le Tokyo International Forum, sa nef de verre tendue comme la carène d’un navire. Devant nous, un couple avance sans hâte. Deux silhouettes paisibles sous l’arche, et la ville, un instant, se fait plus calme.

L’une des vues les plus célèbres de Tokyo : le pont de pierre du Palais impérial, le Seimon Ishibashi, aujourd’hui résidence de l’empereur. Au fond, sur la verdure, pointe la petite tour de guet Fushimi-yagura, vestige de l’ancien château d’Edo.

Sur la grande pelouse du Kōkyo Gaien s’alignent les pins noirs du palais, taillés et redressés depuis des décennies : des bonsaïs géants, nature à demi façonnée par la main de l’homme. Derrière eux montent les tours de verre de Marunouchi, droites et neuves. Deux mondes que tout oppose, l’ancien et le moderne, le vivant et le minéral ; et pourtant, pins patients comme gratte-ciel pressés, tous tendent vers le même ciel.

Ces pins, pourtant, n’ont rien laissé au hasard : depuis plus d’un siècle, des mains les courbent, les soutiennent et les redressent pour les guider vers le haut. Les tours de Marunouchi, elles, ont jailli en quelques saisons à peine. Tout les sépare, le temps long du jardinier et la hâte du bâtisseur ; pourtant un même élan les emporte vers le ciel.

Pour entrer dans l’ancien château d’Edo, il faut passer l’Ōtemon, la « grande porte ». C’était jadis l’entrée d’honneur de la forteresse des shōguns, franchie par les seigneurs venus faire allégeance. Derrière elle s’étendent aujourd’hui les jardins de l’Est, désormais ouverts à tous là où nul n’entrait sans y être convié.

L’avenue file droite entre les tours de verre du quartier d’affaires, si hautes qu’elles taillent le ciel en un mince bandeau. En contrebas, taxis et camionnettes glissent vers le prochain feu. Tokyo se montre ici sous son visage le plus ordonné, minéral et vertical.

Dix-huit heures, la rame arrive déjà pleine. Derrière les portes vitrées, des visages serrés ; devant nous, la file avance sans bousculade, chacun à son rang sur la ligne jaune, et personne ne pousse.

Dans le grand dojo du Kōdōkan, là où le judo est né, des dizaines de pratiquants s’exercent côte à côte sur les tatamis. Les corps se saisissent, tombent et se relèvent dans un froissement continu de toile blanche. Sous la bannière de l’école, on entre librement regarder cette mécanique patiente, et l’on en oublie l’heure.

Près de la gare de Suidōbashi, à un jet de pierre du Dôme, l’enseigne de Maruhachi s’allume au crépuscule. Sous le noren bleu nuit marqué du huit cerclé, une porte de bois clair et une petite lampe posée à même le sol : une de ces tables populaires comme Tokyo en garde, où l’on écarte le rideau sans façon. C’est là que nous avons soupé, le soir d’un match de baseball qui se jouait au Dôme, juste en face.

Au carrefour, la nuit, surgit un parc d’attractions en plein cœur de Tokyo : la grande roue sans moyeu de Tokyo Dome City et, derrière, les rails illuminés des montagnes russes. Les passants traversent sans lever les yeux, habitués à ce manège suspendu au-dessus des immeubles. Nous, nous nous arrêtons, un peu incrédules.

La rue se dresse en colonnes de lumière : kanji empilés jusqu’aux étages, lanternes rouges suspendues comme des fruits mûrs, chacune promettant ses nouilles et sa bière. Des devantures, la clarté déborde sur le trottoir et dore au passage les visages qui s’avancent. C’est l’heure tiède où la grande ville se retire dans ses ruelles, et Tokyo, l’espace d’une rue, baisse la voix.

Sur la banquette du retour, presque toute la rangée s’incline vers son téléphone, pouces en mouvement et regards baissés ; un seul tient encore un livre. La rame avance tranquille, à demi vide. Aucun mot ne circule. Nous voyageons au milieu de ce silence, spectateurs d’un soir.

Au bout de l’avenue déserte, la Tokyo Tower dresse dans le noir sa charpente orange, héritière avouée de la tour Eiffel. La ville s’est tue, les feux passent au vert pour personne. Nous rentrons à l’hôtel le long des trottoirs vides, sa lumière dans notre dos comme un veilleur qui ne s’éteindra pas.

À Akihabara, il suffit de s’écarter de l’avenue des salles de jeux pour retrouver le calme. En plein jour, cette ruelle vit au ralenti : un konbini à l’angle, des vélos appuyés contre les murs, des enseignes étroites qui grimpent le long des façades. C’est l’envers du quartier des bornes et des néons, plus ordinaire, presque paisible, là où le vacarme électronique se tait.

À Shinjuku, la gare la plus fréquentée du monde, chacun sait quel train prendre, mais pas très bien où il va. Toute une génération file vers une destination que personne ne semble avoir choisie.

On l’oublie aujourd’hui, mais le quartier de Shinjuku fut d’abord un relais de poste : Naitō-Shinjuku, le « nouveau relais » ouvert en 1698 sur la route de Kōfu, là où les voyageurs s’arrêtaient avant de reprendre leur chemin. Trois siècles plus tard, on s’y croise encore sans se voir.

Le feu passe, et la foule s’élance des deux côtés à la fois, des centaines de pas qui se mêlent sans jamais se heurter, sous les écrans géants et les tours qui referment le ciel. À regarder ce flot, on oublie ce que dit le nom du quartier. Shinjuku signifie « nouveau relais » : shin, nouveau, et juku, la halte de poste. En 1698, sur la route de Kōfu, on en ouvrit un ici, plus proche d’Edo, sur les terres de la famille Naitō, d’où son premier nom, Naitō-Shinjuku. Là où les voyageurs s’arrêtaient pour souffler, on ne fait plus que traverser.

À deux pas du tumulte de la ville, la forêt de Meiji-jingū avale tout. Quelques pas sous sa ramure, et Tokyo se tait. Nous rentrons du sanctuaire (jingū), encore tout à notre première rencontre avec le shintō(-isme). Ici, la forêt elle-même est sacrée, et l’on s’y enfonce comme pour quitter en douceur le domaine des kami, ces présences invisibles que l’on devine dans les arbres, les sources et les ancêtres.

Devant le gymnase national de Yoyogi, un groupe d’élèves bavarde joyeusement sur le trottoir. Volants et rubans pastel pour les unes, tenues plus sobres pour les autres, tout le monde rit et s’interpelle. Un peu à l’écart, une présence adulte veille, discrète et bienveillante.

La Takeshita-dōri déroule ses boutiques roses et sucrées, crêpes débordantes et vitrines kawaii, ce goût japonais du mignon. La rue est animée sans être bondée, et l’on flâne entre une échoppe de barbe à papa et un konbini, au milieu d’adolescents venus de tout le Japon. Tout ici est jeune, criard et tendre à la fois.

Au bord d’un chemin où sont exposés des haïkus, une statue de bronze accueille le promeneur : Matsuo Bashō, le bâton à la main, le grand chapeau de paille posé près de lui. Bashō (1644-1694) est le maître du haïku, ce poème japonais minuscule de dix-sept syllabes réparties en trois vers de cinq, sept et cinq, qui saisit en un éclair une saison, une sensation, un instant qui passe. La règle veut presque toujours qu’un mot évoque la saison, et tout l’art consiste à dire beaucoup en disant très peu. Son poème le plus célèbre tient en trois images : une vieille mare, une grenouille qui plonge, le bruit de l’eau.

Mais Bashō ne fut pas seulement poète, il fut marcheur. En 1689, il partit à pied vers le nord du Japon, cinq mois de route et près de deux mille quatre cents kilomètres dont il tira son chef-d’œuvre, Oku no hosomichi, « La Sente étroite du Bout-du-Monde », où le carnet de voyage et les poèmes se répondent. C’est ce voyageur que la statue célèbre, assis un instant comme pour reprendre son souffle entre deux haïkus, pendant que le chemin bordé de poèmes lui fait écho, trois siècles plus tard.

Au Kokugikan de Ryōgoku, les lutteurs montent sur le dohyō pour la cérémonie d’entrée. Ils frappent dans leurs mains et lèvent les bras, gestes hérités du sacré. Car le sumo ne fut pas d’abord un sport, mais un rite shintō, un combat offert aux kami dans les sanctuaires pour s’attirer de bonnes récoltes, et les chroniques en parlent déjà au VIIIᵉ siècle. De là viennent le sel qui purifie le ring, les saluts, et le toit suspendu au-dessus du dohyō, pareil à celui d’un sanctuaire. Nous y sommes, au Natsu Basho, le tournoi de mai, dans le haut lieu du sumo. La salle s’enflamme à chaque empoignade, on hurle le nom des favoris à chaque charge. Et cette année-là, le suspense tient jusqu’au bout : à égalité parfaite, Wakatakakage et l’ōzeki Kirishima doivent se départager en un ultime barrage, que Wakatakakage emporte d’une poussée, au terme d’un retour que personne n’attendait.

Qui n’a jamais observé une fourmilière de près? Où que le regard se pose, ça bouge, ça s’illumine. L’être humain est fascinant, bourré de contradictions: il s’agglutine, il s’isole; s’entraide, se fait la guerre; collabore, se rejette; aime, se déteste.

Le train Nozomi fonce vers Himeji. Par chance le Fuji se découvre, lui qui se cache presque toujours. Sa cime neigeuse domine les cheminées de Fuji-shi, la fumée des usines et les brumes du sommet se confondent.

Voie 3, un long fuselage blanc glisse jusqu’à l’arrêt, museau allongé et flancs lisses. C’est notre train pour l’ouest, le Shinkansen qui avale les centaines de kilomètres jusqu’à Okayama comme on tourne les pages.

À la sortie de la gare de Himeji, un concours de J-pop locale : huit jeunes chanteuses-danseuses se succèdent sous les yeux de parents et d’amis. Nous nous arrêtons, conquis par tant d’énergie et de conviction.

La J-pop repose sur la culture des aidoru, ces jeunes idoles formées au chant et à la danse, portées par une esthétique kawaii et un lien fort avec leurs fans. Celles-ci sont des chika aidoru, des idoles locales : des milliers de groupes de province qui se produisent devant les gares et lors de concours, loin des grandes scènes mais pas moins passionnés.

Au sommet de sa colline, Himeji déploie ses toits comme un grand oiseau prêt à l’envol. On le surnomme le Héron blanc, et sa blancheur de plâtre éclate sous le ciel de mai. Depuis quatre siècles il veille, intact, l’un des rares donjons du Japon resté tel qu’on l’a bâti.

D’abord on ne voit qu’un long mur de plâtre ; puis les toits surgissent, étage après étage, pignons recourbés et tuiles grises. Tout ici fut pensé pour ralentir le regard comme on ralentissait l’assaillant, par un dédale de murs blancs avant d’atteindre le donjon.

Le château d’Okayama se dresse au-dessus de ses douves, ses murs laqués de noir. Les Japonais l’appellent Ujo, le château du Corbeau.

Le Kōrakuen s’ouvre en larges pelouses que traversent des ruisseaux et de petits ponts. Une promeneuse à l’ombrelle bleue et son enfant complètent le tableau. Ici, pas de massifs serrés mais de l’espace et de l’herbe rase, et l’eau qui relie tout : un jardin où l’on marche, où chaque détour révèle une autre vue. C’est l’un des trois grands jardins du Japon, aménagé à la fin du XVIIᵉ siècle par les daimyō d’Okayama.

En japonais, on en retient la formule kō-raku : d’abord le souci, ensuite le plaisir. Kōrakuen est donc le jardin de la joie différée, celui du seigneur qui, avant de se délasser, a accompli son devoir.

Trois enfants se penchent sur l’eau où glissent les koïs, les uns dorés, les autres kohaku, blancs à grandes taches rouge vif ; leur mère veille, le temps semble suspendu. Le même calme qui retenait jadis les daimyō retient aujourd’hui ces petits.

En fin de journée, l’étang devient un miroir. Sur un rocher affleurant, deux canards et une tortue prennent le dernier soleil, et les pins de l’îlot y plongent leur reflet sans une ride. Le jardin retient son souffle, et nous avec lui.

Le soir dépose une lumière de miel sur l’étang. Au centre, un îlot de pins taillés, une lanterne de pierre, quelques azalées roses, et leur reflet parfait dans l’eau immobile. Tout cela a été pensé voici trois siècles pour que chaque pas révèle un nouveau tableau.

Au sanctuaire Kibitsu, près d’Okayama, un prêtre officie devant l’autel, dos aux fidèles assis en silence. Les piliers vermillon encadrent les offrandes dorées et les pendentifs de papier blanc qui marquent le sacré. Nous assistons de loin à un rite shintō ordinaire, probablement des directeurs de brasserie de saké.

À l’écart de l’allée principale, un pavillon de bois s’ouvre sur un jardin de poche : des carpes glissent entre les pierres, un érable en pot se tient au bord. Rien ne déborde. Le silence de l’ombre fait le reste.

Voici le cœur de Kibitsu : son honden aux toits jumeaux, deux pignons accolés en une silhouette que l’on ne voit nulle part ailleurs au Japon. Ce style, le Kibitsu-zukuri, vaut au bâtiment le rang de trésor national. Sous l’immense toiture de bois sombre, des siècles de prières se sont succédé.

Un peu plus loin, un petit sanctuaire de bois patiné se tient au pied de la colline, simple et sans apprêt. Une corde sacrée, quelques marches, et la forêt tout autour. Ce sont ces autels modestes, semés le long du chemin, qui donnent au lieu sa profondeur.

Les piliers de bois se répètent jusqu’au fond du corridor de Kibitsu. Un couple s’y avance. Entre le monde et le sanctuaire, on change de pas.

Adossé à la verdure, un autre pavillon attend ses visiteurs, sa cloche de corde pendue à l’avant-toit. Un fidèle s’en approche, monte les marches, s’incline. Le sanctuaire Kibitsu n’est pas un seul temple mais une constellation de lieux saints dispersés sur la pente.

Depuis la hauteur du corridor, le regard embrasse les toits du sanctuaire, un pavillon vermillon parmi les pins, puis les maisons et les collines bleues de l’ancienne province de Kibi. C’est ce paysage, dit-on, qui vit naître la légende de Momotarō, le garçon né d’une pêche.

Au bord d’un étang, un petit sanctuaire vermillon pose ses piliers laqués sur la pierre, vif éclat de couleur dans le vert. C’est Uga, dédié à la divinité des moissons et des eaux.

Dans sa niche de bois clair, un Niō écarlate veille, muscles tendus et sourcils froncés, un vajra à la main. C’est l’ungyō, celui à la bouche close : les Niō viennent toujours par paires, l’un bouche ouverte (agyō), l’autre fermée (ungyō), figurant ensemble la première et la dernière syllabe de toute chose. Ces gardiens bouddhistes protègent les lieux sacrés des démons. Celui-ci, vif de couleur, semble tout juste sorti de l’atelier du sculpteur.

Entre deux bâtiments, les toits de tuiles s’emboîtent en cascade, faîtages et pignons sculptés se répondant d’un édifice à l’autre, la colline verte pour fond. On devine, à ce foisonnement, l’ampleur du sanctuaire, agrandi siècle après siècle au flanc du mont.

Sur la route du sud, nous longeons un port de pêche endormi, ses barques alignées sur l’eau lisse et ses hangars de tôle au pied des collines. Pas de temple ici, juste le Japon ordinaire des bords de la mer intérieure. Un camion blanc, un filet qui sèche, et le silence de midi.

Au matin, le grand pont de Seto enjambe la mer intérieure d’île en île, ruban d’acier tendu entre Honshū et l’île de Shikoku. Nous quittons une terre pour une autre, suspendus au-dessus des flots calmes.

Kotohira-gū (Konpira-san) est l’un des pèlerinages les plus célèbres du Japon, notamment pour cet escalier qui n’en finit pas. Il s’élève, bordé de lanternes de pierre alignées comme une garde d’honneur. Un torii de bronze marque un palier, un bâtiment ocre veille en contrebas. On compte les marches pour s’encourager : 785 jusqu’au Hongu, le sanctuaire principal, 1 368 jusqu’à l’Oku-sha, le sanctuaire intérieur tout en haut.

À mi-chemin de l’ascension de Konpira, l’Asahisha déploie son immense toit de cyprès dans la lumière verte de la montagne. Les lanternes de pierre portent le caractère 金, marque du sanctuaire des marins. Il faut s’arrêter, souffler, lever les yeux vers cette charpente magistrale.

Dans la cour du sanctuaire, un camphrier pluri-centenaire étend ses branches au-dessus des pèlerins. Les Japonais saluent ces arbres-dieux, témoins muets de tous ceux qui sont passés là.

Après 785 marches, le Hongu s’ouvre devant nous : deux pavillons de bois sombre alignés au flanc du mont Zōzu. Des pèlerins, bâton à la main, traversent la cour d’un pas lent. D’ici, les marins venaient confier leur sort à la divinité de la mer.

Du haut de Konpira, la plaine de Sanuki s’étale jusqu’aux montagnes, tapis de toits que trouent quelques champs. La brume bleuit les reliefs lointains. Le cône du Fuji de Sanuki, là-bas, se détache faiblement de la brume à l’horizon.

Plus haut encore, un petit sanctuaire vermillon s’accroche à la pente, vif sous les frondaisons. Ses lanternes blanches portent le même 金 doré que tout Konpira. Peu de pèlerins montent jusqu’ici, et le silence y est plus dense.

Au sommet des 1´368 marches, l’Oku-sha (Izutama-jinja) se niche contre la falaise, petit pavillon vermillon que gardent des tengu sculptés dans le roc. Ces esprits au long nez, gardiens des montagnes dans le shintō, veillent sur le lieu depuis la pierre. Devant l’autel, une silhouette joint les mains et s’incline, seule, sous les lanternes au signe doré de Konpira.

À l’écart du chemin principal se tient le Mihotsuhime-sha, dédié à l’épouse de la divinité de Konpira. Son toit de bois courbe descend bas sur les colonnes, gardé par un komainu de pierre. L’endroit est paisible, oublié des foules qui pressent le pas vers le sommet.

À l’entrée de Kotohira, une haute tour de bois se dresse dans le soir : le takatōrō, la plus grande lanterne de bois du Japon. Sa flamme signalait aux marins de la mer Intérieure que le sanctuaire de leur protecteur, Konpira, était là dans l’arrière-pays. Vingt-sept mètres de charpente noircie, posés là depuis plus d’un siècle et demi.

Le soir tombe sur Kotohira et allume quelques lampions le long de la rivière. La ville-étape des pèlerins se fait douce, loin de l’effort des marches.

À Zentsū-ji, soixante-quinzième étape du pèlerinage de Shikoku, un hall abrite ses rangées de statues coiffées de rouge. C’est ici que naquit Kūkai, le moine qui fonda l’école Shingon et dont on suit les pas de temple en temple. Les lanternes de pierre montent la garde sur le gravier.

Sous le préau du Tō-in Garan de Zentsū-ji, les cinq cents rakan, disciples éveillés du Bouddha, se tiennent en rang. Les fidèles leur ont tricoté des bonnets rouges et cousu des bavoirs : le rouge éloigne le mal, les bonnets les gardent au chaud, et chaque geste dit qu’on pense à eux. Leurs visages usés, tous différents, semblent suivre le visiteur du regard. On passe devant eux comme devant une foule patiente et bienveillante.

Dans la ville de Zentsū-ji, un canal borde le temple, balustrades de pierre et eau verte où flottent des cuves plantées de lotus. Un petit pont l’enjambe, des toits de tuiles s’alignent derrière. Tout est calme, ordonné, à la mesure de cette cité née autour de son sanctuaire.

Devant un hall de Zentsū-ji veille une Koyasu Kannon de bronze vert, l’enfant dans les bras, un autre serré contre son socle. On vient lui confier les naissances et la santé des petits. Le temps a patiné sa robe d’un beau vert d’eau, et son visage garde une douceur intacte.

La grande pagode de Zentsū-ji dresse ses cinq toits de bois au-dessus de la cour, près de cinquante mètres de charpente empilée sans un clou. C’est l’un des cœurs de ce temple où naquit Kūkai, fondateur du Shingon.

Deux vieilles statues de pierre dans un coin de Zentsū-ji, l’une coiffée d’une couronne, l’autre au visage rude comme un masque. Les bavoirs roses adoucissent leur sévérité, voire leur donnent un air comique. Nul panneau ne dit leur nom ; ils veillent là depuis si longtemps qu’on ne le demande plus.

Devant le hall dont la pierre proclame Honzon Yakushi Nyorai, le bouddha de la médecine, un Jizō de pierre tient un enfant dans les bras, son shakujō à la main (la canne à anneaux, attribut du Jizō). Les louches de bambou attendent au bassin pour la purification. À Zentsū-ji, les pèlerins viennent saluer le bouddha qui soulage dans cette vie, pas seulement dans la prochaine.

À l’arrière du temple, un beffroi de bois abrite sa grosse cloche, près d’un petit sanctuaire au toit gris. Derrière, les collines vertes de Sanuki ferment l’horizon, et une bannière de pèlerinage claque au vent. Zentsū-ji n’en finit pas de dérouler ses bâtiments sous la montagne.

Sur sa colline, le donjon de Marugame veille, modeste et blanc, l’un des douze derniers châteaux du Japon à avoir gardé leur tour d’origine. Il est petit, mais juché sur des murailles de pierre parmi les plus hautes du pays. Les pins se penchent à ses pieds, la mer brille au loin.

Du haut des remparts de Marugame, la ville se déploie jusqu’au rivage, et la mer intérieure pose ses îles dans la brume. On comprend, d’ici, pourquoi les seigneurs avaient choisi cette colline.

Au château de Takamatsu, les douves sont remplies d’eau de mer : l’un des rares châteaux côtiers du Japon, bâti à l’orée de la mer Intérieure de Seto. Un pont de bois les franchit, encadré de pins. Les remparts n’ont pas retenu les tours modernes, mais les douves d’eau salée, elles, sont toujours là.

Le jardin de Ritsurin déroule ses étangs entre les pins taillés et les azalées rondes, sous une colline boisée qu’il intègre à sa composition. Un pont de pierre se reflète dans l’eau verte, immobile. On dit ce jardin parmi les plus beaux du Japon, et il suffit de quelques pas pour le croire.

Voici la vue qui a fait Ritsurin : le pont de bois en arc, l’Engetsukyō, posé sur l’étang du Sud, avec ses îlots de pins et son pavillon de thé au pied de la colline. Les seigneurs de Takamatsu mirent un siècle à composer ce paysage. La lumière douce du soir en révèle chaque plan.

Un cryptomeria immense, le sugi sacré du Japon, monte droit vers la canopée, écorce fibreuse et tronc sans fin, tel qu’on en trouve autour des vieux temples de montagne. À neuf cents mètres, la forêt d’Unpen-ji garde la fraîcheur et l’humidité d’un autre monde : certains de ces arbres comptent plusieurs siècles. On se sent tout petit au pied de ces colonnes vivantes.

Au bord du chemin, un Jizō de pierre porte son bonnet de laine rouge et son tablier, offerts pour réchauffer le gardien des âmes d’enfants. La forêt humide l’entoure, le brouillard rôde entre les troncs. Ces petites silhouettes vêtues jalonnent tout le pèlerinage de Shikoku.

À Unpen-ji, perché à neuf cents mètres, une Shō Kannon de bronze vert se dresse sur son lotus, une fleur à la main, le halo ajouré contre les jeunes pousses. Shō Kannon est le Kannon dans sa forme la plus essentielle : compassion pure, sans les attributs multiples des formes plus complexes. Les rhododendrons fleurissent à ses pieds. Ici commence un temple peuplé de centaines de statues, semées dans la montagne.

Dans sa niche de pierre, Fudō Myō-ō serre son épée et son lasso, ceint de flammes sculptées, le visage tordu de colère. Son nom dit son essence : fudō, l’Immuable, celui qui ne cède jamais. Cette fureur n’est pas cruauté mais protection : l’épée tranche les illusions, les flammes brûlent les passions, et le lasso ramène les égarés vers l’éveil. Dans le Shingon de Kūkai, il est la face courroucée de Dainichi Nyorai, le Grand Soleil, Bouddha cosmique dont tout procède.

Taillée en haut-relief dans un bloc de pierre, la Ryūzu Kannon se tient au-dessus d’un dragon qui surgit des flots : le Ryūō, Roi Dragon de la mer, se prosternant pour lui offrir un joyau. La mousse a gagné les bords, les rhododendrons encadrent la niche. Chacune de ces sculptures, à Unpen-ji, raconte sa propre scène.

Au centre d’une dalle de pierre, la Senjū Kannon, le Kannon aux mille bras, trône sur son lotus, chaque main tenant un attribut : l’épée, le vajra, le lotus. Autour d’elle s’organisent les vingt-huit divinités protectrices (Nijūhachi-bushū), gardiens célestes, rois et esprits. Aux deux flancs, deux rois dragons de la mer encadrent la scène, leurs corps ondulant dans la roche comme s’ils jaillissaient des flots. Tout l’univers bouddhiste tient sur une dalle.

Dans les hortensias, trois Rakan de bronze méditent, gesticulent, rêvent, chacun saisi dans une attitude différente. Unpen-ji en compte cinq cents, disséminés sur la montagne comme une assemblée de sages égarés dans la verdure. On en découvre un à chaque détour du sentier.

Émergeant de la brume, un rakan grimace, bouche ouverte, un petit singe agrippé à son épaule. Voilà peut-être Handaka Sonja, le sage malicieux dont le singe est l’attribut, surpris en pleine remontrance. Les cinq cents rakan d’Unpen-ji ont chacun leur caractère, comique ou farouche, loin des bouddhas impassibles.

Un bouddha de pierre repose allongé, la tête sur la main, entouré de ses disciples figés dans le deuil : c’est le Nehan, l’entrée dans le nirvana. Les rhododendrons ont fleuri autour de la scène. Sereine, la grande figure semble simplement dormir.

Du sommet d’Unpen-ji, le regard plonge sur des vagues de montagnes qui s’effacent dans la brume, l’une derrière l’autre, jusqu’à se confondre avec le ciel. Quelques cèdres se découpent au premier plan, un lambeau de nuage s’accroche à la pente. À neuf cents mètres, on domine tout Shikoku.

Au bord de la route, dans la vallée de Miyoshi, un torii de pierre sombre ouvre sur un petit sanctuaire de campagne, gardé par deux komainu usés. Personne alentour, juste les montagnes et le silence. Ces autels modestes ponctuent la moindre commune du Japon rural.

La rivière Yoshino s’étire au fond de la vallée, large et tranquille, contournant ses bancs de galets verdis. Sur l’autre rive, la petite ville d’Ikeda s’accroche au pied des montagnes de Shikoku. C’est le plus long fleuve de l’île, et il a creusé de profondes gorges plus en amont.

Le soir, notre chambre nous attend, tapissée de tatamis, les futons déroulés à même le sol. Une calligraphie veille dans la pénombre, le jardin se devine derrière les cloisons de papier. On retrouve, dans ces vieilles maisons, une simplicité que rien n’a démodée.

Sur la scène, deux marionnettes de bois prennent vie sous les mains de manipulateurs vêtus et cagoulés de noir, qui s’effacent pour qu’elles seules existent. C’est le ningyō jōruri d’Awa, cousin du bunraku, art ancien de Tokushima. Les visages de bois, d’une finesse troublante, semblent respirer.

Du haut d’une passerelle, l’avenue de Tokushima file droite entre les immeubles, baignée de la lumière dorée du soir. La circulation est fluide, la ville sans éclat ni prétention, simplement vivante. C’est une cité de province à taille humaine, où l’on respire mieux qu’à Tokyo.

Contre le ciel bleu où s’attarde un croissant de lune, une statue de bronze lève la main dans le geste de l’Awa Odori, la grande danse de Tokushima. Bras tendus, doigts écartés, elle fige pour toujours un pas de cette ronde d’été. Toute la ville vibre encore, chaque année, de ce rythme.

Une vieille échoppe ouvre sur la rue, son noren orné d’un acteur de kabuki au regard noir, des fleurs en pot sur le seuil. À l’intérieur, on devine le fouillis d’un commerce ancien. Tokushima garde, dans ses ruelles, ces façades d’un autre temps.

Sur la scène de l’Awa Odori Kaikan, les danseuses tournent en chapeaux de paille pliés, les danseurs bondissent au son des tambours et des flûtes. Tout le public lève son téléphone, emporté par le rythme entêtant de cette danse vieille de quatre siècles.

À bord du ferry, les passagers ont ôté leurs chaussures et se sont assis à même la moquette, certains déjà étendus pour la sieste. Nous traversons le canal de Kii, quittant Shikoku pour Honshū et la péninsule de Wakayama. Deux heures de mer relativement calme, bercés par le ronron des moteurs.

Dans un petit restaurant de Wakayama, des habitués hilares, bouteille de saké et plats déjà entamés. Nous voilà adoptés le temps d’un repas, sans une langue commune, par la seule chaleur des sourires. Ce sont ces rencontres sans mots qui restent, longtemps après.

Le musée d’art moderne de Wakayama aligne ses piliers de béton sombre coiffés de lanternes de verre, sous un ciel lourd. Kisho Kurokawa, fondateur du courant Métaboliste japonais, l’a pensé en dialogue avec le château voisin : les avant-toits à triple étage répondent aux toitures du donjon, et la grande lanterne de l’entrée cite les chōchin de la tradition. C’est la « symbiose » chère à Kurokawa, béton et mémoire face à face..

Au pied du château de Wakayama, un donjon blanc se dresse derrière un pin soigneusement taillé, toit de tuiles grises et murs de plâtre. C’est tout ce qui reste, parfois, des vastes forteresses des seigneurs : un angle, une tour, un mur. Le clan Tokugawa de Kishū régnait ici.

Du sommet du donjon, Wakayama se déploie jusqu’aux montagnes, grise sous les nuages, hérissée d’immeubles et d’une tour de télécommunications. Le donjon du château occupe la seule colline, l’ancien Torafusu-yama, le mont du tigre tapi. La ville moderne s’est coulée tout autour.

Au loin, le château de Wakayama émerge de la colline boisée, blanc et noir sous le ciel bleu, dominant la ville comme au temps des daimyō. Reconstruit après les bombes, il a retrouvé sa silhouette d’origine. Le soir, il veille encore sur la cité qui porte son nom.

En marchant vers Negoro-ji, des statues de pierre se tiennent au bord du sentier, couvertes de mousse. Des chrysanthèmes jaunes et roses viennent d’être déposés, les tiges dans l’eau. Quelqu’un passe par ici chaque matin.

À Negoro-ji, un pavillon de bois se mire dans l’étang, posé au pied des collines d’Iwade. Ce grand temple Shingon fut jadis une cité monastique puissante, défendue par ses propres moines-soldats. Il en reste aujourd’hui un domaine paisible, semé de bâtiments anciens sous les arbres.

Un petit oratoire de pierre et de bois se cache parmi les azalées taillées et les pins, à l’écart des grands halls de Negoro. Personne ne s’y arrête, et c’est ce qui fait son charme. Le jardin l’a presque absorbé, le rendant à la verdure.

Au bassin des ablutions de Negoro-ji, un dragon de bronze dresse la tête, l’eau coulant de sa gueule. Seigneur des eaux, des pluies et des mers, il appartient aux deux religions du Japon : Watatsumi (ou Ryūjin) dans le shintō, roi-dragon (ryūō) dans le bouddhisme. Ici, il s’est assagi pour purifier des mains avant l’autel, selon le rite shintō du temizu. Le voir veiller sur un temple bouddhiste, c’est tout le shinbutsu-shūgō, la fusion séculaire du shintō et du bouddhisme au Japon.

Dans la pénombre du Daidenpōdō, la grande salle de Negoro-ji, l’autel resplendit d’or sous un dais doré et des lanternes ouvragées suspendues aux poutres ; un énorme chaudron de bronze attend au pied des marches. Au centre trône Dainichi Nyorai, le Bouddha cosmique du Shingon, dont nous avions vu la face courroucée en Fudō Myō-ō à Unpen-ji. Le Shingon, lui, est né au Kōyasan, que nous visiterons plus tard ; ici, à Negoro, nous en rencontrons la réforme. Au XIIe siècle, le moine Kakuban quitta la montagne sacrée pour fonder cette branche nouvelle et revenir à la racine de l’enseignement de Kūkai : c’est le sens du nom Negoro, la racine d’origine. Le temple devint une puissante cité de moines guerriers réputés pour leurs arquebuses, que Hideyoshi anéantit en 1585 ; la salle date de 1824, mais les statues ont traversé les flammes.

Au-dessus d’un champ de petites stèles, la grande pagode de Negoro, la Daitō, déploie ses deux toits de bois autour d’un ventre rond et blanc : c’est un tahōtō, et le plus vaste du Japon. Avec le Daishidō, c’est l’un des deux seuls bâtiments que l’incendie de 1585 a épargnés. Les fidèles ont entassé à ses pieds mille petites pierres, chacune une prière.

À l’intérieur de la Daitō, les statues s’ordonnent autour de Dainichi Nyorai, le même Bouddha cosmique que dans la grande salle, assis sur son lotus : le mandala du Shingon déployé en trois dimensions, l’univers entier ramassé sous un toit. Les ors fatigués luisent dans la lumière rasante des fenêtres de bois. On tourne autour des statues comme on parcourt un cosmos.

Au fond du Daishidō, dans la pénombre que percent les lanternes dorées, une statue de Kōbō Daishi médite, robe rouge écaillée par le temps. C’est Kūkai, le maître qui rapporta le Shingon de Chine au IXe siècle, et la racine même à laquelle Kakuban voulut revenir. Avec la grande pagode, ce pavillon est l’autre survivant des flammes de 1585. Une bougie tremble à ses pieds ; le silence pèse comme une présence.

Nous voici enfin au Kōyasan, la montagne sacrée où Kūkai fonda le Shingon voici douze siècles. Il choisit ce plateau parce que huit sommets l’entourent comme les huit pétales d’un lotus : une fleur dessinée par la montagne elle-même, un mandala naturel. À Negoro, nous avions vu la racine revendiquée ; ici se trouve le berceau, la source à laquelle tout remonte. Une centaine de temples y vivent encore sous les cèdres, à huit cents mètres, dans une fraîcheur qui tient autant de l’altitude que du recueillement.

Au cœur du Danjo Garan, le Konpon Daitō dresse sa masse vermillon contre les cèdres : Kūkai le voulut comme le centre du monde ésotérique, le point d’où tout rayonne. À l’intérieur, Dainichi Nyorai trône parmi les quatre bouddhas et les bodhisattvas peints sur les piliers : le mandala dressé en volume, un univers où l’on entre de plain-pied, comme à Negoro. Mais l’original a brûlé, et ce qu’on voit date de 1937, en béton ; c’est à Negoro, sa branche réformée, que survit le plus vieux tahōtō de bois du Japon. La source est moderne, la racine est ancienne.

À l’écart du flamboyant Konpon Daitō se dresse le Saitō, la pagode de l’Ouest, tout en bois sombre que nul vermillon ne recouvre. Kūkai les voulut ensemble pour figurer les deux royaumes du mandala : la Matrice, royaume de la compassion d’où naît et s’épanouit le monde, et le Diamant, la sagesse indestructible qui tranche les illusions. Aucune ne dit l’univers seule ; il faut les deux. La plupart des visiteurs se pressent vers l’éclatante et oublient celle-ci, pourtant sa moitié manquante. Rebâtie en 1834, elle veille en silence sous les cèdres.

À l’Okunoin, le chemin s’enfonce sous des cèdres millénaires, entre deux cent mille tombes et des lanternes à perte de vue, dont certaines brûlent sans s’éteindre depuis près de mille ans. Au bout des deux kilomètres repose Kūkai, celui que nous avions vu méditer en statue à Negoro. Pour les croyants, il n’est pas mort : il médite encore, et chaque jour des moines lui portent son repas, comme depuis douze siècles, en attendant Miroku, le bouddha à venir. Tous ceux qui dorment ici l’attendent avec lui. La lumière se fait recueillie.

Sous les cèdres de l’Okunoin reposent les grands clans du Japon : Nobunaga, Takeda, Uesugi, ennemis acharnés de leur vivant, voisins pour l’éternité. Leurs tours de pierre se couvrent de mousse, et un petit Jizō coiffé de rouge veille entre les sépultures. Tous attendent ici, côte à côte, la venue de Miroku, le bouddha futur.

Contre un mur moussu de l’Okunoin, un bodhisattva de bronze médite, une main contre la joue, une jambe repliée. Ce n’est pas un Jizō, malgré le bonnet de laine rouge dont on l’a coiffé : c’est Miroku dans sa pose pensive, le bouddha qui viendra sauver le monde au terme des âges. Il songe ici, parmi les tombes, à la façon d’y parvenir. C’est lui que Kūkai attend, c’est lui que tous ces morts attendent avec lui.

Juste avant le pont qui mène au mausolée s’aligne une rangée de bronzes que l’on appelle les Mizumuke Jizō, du geste de leur verser de l’eau pour adoucir le sort des défunts. Mais tous ne sont pas des Jizō : au premier plan se tiennent deux Kannon, et la file compte aussi un Dainichi et un Fudō Myō-ō, tout le panthéon réuni au bord de l’eau. Chacun arrose le sien, murmure un nom, dépose une fleur.

Nous logeons à Kashihara chez une femme rentrée de Tokyo pour reprendre la maison de ses parents. Le bourg s’est beaucoup reconstruit, mais sa demeure tient bon parmi les rizières, d’un temps où l’on cultivait ici le riz et le colza dont l’huile éclairait les lanternes. Elle aussi, à sa façon, est revenue à la source.

Derrière un comptoir croulant sous les enseignes Harley, Honda et Pepsi, le patron lève le pouce en préparant son café filtre, casquette vissée et masque sur le nez. Motard dans l’âme, il a fait de sa boutique un joyeux musée d’Amérique : plaques émaillées, aigles, Captain America. Et au beau milieu, une photo de Zéro, l’avion des kamikazes. Voilà l’étrangeté du bonhomme : aimer du même élan l’Amérique triomphante et les pilotes qui se ruaient contre elle. Il vous sert ce paradoxe avec le café, dans un grand rire.

Sur une étagère d’Ōfusa Kannon se presse tout un petit peuple sacré : dieux du bonheur ventrus, bouddhas de pierre, un petit bouddha au bavoir rouge, le tout couronné d’une pagode dorée en miniature, écho minuscule des grandes vues à Negoro et au Kōyasan. Des guirlandes de papier multicolores pendent à la balustrade, et une grosse cloche attend au bout de sa corde tressée. Dans la pénombre, chaque figurine a sa prière.

Un Jizō de pierre porte un enfant dans ses bras, un plus petit blotti à ses pieds. C’est le Koyasu Jizō, déjà rencontré à Zentsū-ji : on lui confie les naissances et la mémoire des tout-petits. Au bord du bassin s’amassent fleurs et petites bouteilles de lait, et l’on verse de l’eau sur la pierre comme aux Jizō de l’eau de l’Okunoin. Les bavoirs et les papiers colorés disent ces prières qu’on ne prononce pas.

Dans son fauteuil de bois attend Binzuru, le visage rougi et poli par des siècles de mains, son nom gravé sur la plaque voisine. C’est l’un des rakan, ces disciples du Bouddha vus par centaines à Zentsū-ji et Unpen-ji, et le guérisseur de la bande : on le touche à l’endroit de son mal, puis on se touche soi-même. Après le Yakushi Nyorai de Zentsū-ji, le Bouddha de la médecine, voici la guérison à hauteur de main. Le bois usé garde la trace de toutes ces espérances.

À côté du temple, un jardin minuscule arrange son étang, sa lanterne et ses érables pourpres avec une précision d’orfèvre. Les azalées roses débordent sur l’eau verte. Il n’en faut pas plus, au Japon, pour faire tenir un paysage entier dans un mouchoir de poche.

En mai, Ōfusa Kannon disparaît sous des centaines de rosiers en fleurs, guirlandes et lampions tendus au-dessus des massifs, ces mêmes papiers colorés qui parent déjà l’autel et les Jizō. Roses et toits de tuiles composent un tableau inattendu pour un temple bouddhique. On s’y promène comme dans un jardin de fête.

Voici Imai-chō, l’un des plus beaux ensembles de maisons marchandes de l’époque d’Edo encore debout au Japon. Près de cinq cents demeures de bois et de plâtre bordent ses ruelles immuables, treillis aux fenêtres et tuiles patinées. On y marche comme dans un siècle révolu, intact.

Imai-chō n’est pas un musée : un café s’est glissé dans une maison de marchand, et le facteur fait sa tournée comme chaque matin. Lui, on a fini par le connaître, tache rouge filant d’une ruelle à l’autre, surgissant à presque chaque coin, tant et si bien qu’on le saluait. Dans ce labyrinthe de bois et de plâtre où nous tournions en rond, il était le seul à savoir où il allait.

Avant d’entrer dans le sanctuaire, on se purifie les mains et la bouche. Partout ailleurs, c’est un dragon de bronze qui verse l’eau du bassin ; à Ōmiwa, c’est Ōmononushi, le serpent sacré, posé sur un tonneau de saké et lové autour d’un joyau. Il est la divinité du mont Miwa, kami de l’eau et du saké.
Le joyau, lui, est le hōju, la perle bouddhique qui exauce les vœux : un éclat de bouddhisme resté dans les anneaux du dieu shintō.

Au pied du mont Miwa s’élève le haiden d’Ōmiwa, l’un des plus anciens sanctuaires du Japon. Le shintō, la voie des kami, honore moins des dieux à figure humaine que des présences devinées dans la montagne, les arbres et les sources, comme on les pressentait déjà à Meiji-jingū. Nulle part cela n’est plus littéral qu’ici : ni honden ni image, c’est la montagne, derrière le hall, qui est le kami Ōmononushi. Jamais coupée, longtemps interdite, elle se dresse boisée et muette ; on prie ce qu’on ne voit pas, le shintō avant le shintō.

Du belvédère d’Ōmiwa, le Yamato s’ouvre tout entier, cuvette verte semée de collines basses, les monts sacrés des vieilles légendes, et au loin la silhouette du grand torii. C’est ici, voici quinze siècles, que naquit l’État japonais. Tout ce que nous parcourons ces jours-ci, d’Ōmiwa à Hase-dera, de Murō-ji à Asuka, tient dans cette seule plaine. Après le berceau du Shingon au Kōyasan, voici celui de la nation, le cœur antique du Japon.

De face, le haiden d’Ōmiwa déploie son grand rideau blanc frappé de blasons, adossé à la verdure du mont sacré ; quelques fidèles traversent l’esplanade de gravier sous leur ombrelle. Ni statue ni faste : cette austérité sans la moindre trace bouddhique paraît immémoriale, elle date pourtant de 1868. Cette année-là, la restauration de Meiji met fin au long règne des shōguns et, pour fonder le nouvel État sur la divinité de l’empereur, fait du shintō la religion nationale en ordonnant de démêler partout les kami des bouddhas, mêlés depuis mille ans. Ici, les trois temples du pied du mont sont rasés, le Miwa-ryū aboli ; le même décret atteignit Konpira, à Kagawa, dont nous avions gravi les marches, où le vieux dieu bouddhique des marins devint lui aussi Ōmononushi. Derrière le rideau ne veille plus que la montagne, et le souvenir du Shingon.

Les fidèles gravissent les dernières marches sous les grands cèdres, passant sous la corde de paille sacrée tendue entre les troncs. Ils montent vers Ōmononushi, le grand kami du mont Miwa, qu’on tient pour le même qu’Ōkuninushi, sauveur du lièvre écorché d’Inaba. De ce mythe, le sanctuaire a gardé un lièvre de bronze qu’on caresse pour apaiser ses maux, comme Binzuru à Ōfusa, comme le Yakushi de Zentsū-ji. Le lièvre tient dans la main ; le dieu, lui, est la montagne tout entière. C’est aussi le dieu de Konpira que nous avions salué quelques jours plus tôt.

Au pied de la colline, la grande porte de Hase-dera dresse ses deux étages de bois. De part et d’autre veillent les deux Niō, gardiens musculeux au visage furieux dont l’aspect menaçant sert à écarter démons et voleurs du seuil sacré ; l’un a la bouche ouverte, l’autre close, pour dire ensemble le premier et le dernier son, le commencement et la fin de toute chose. Derrière eux s’ouvre la montée vers l’un des temples les plus aimés du Yamato, et les pèlerins s’y arrêtent un instant avant d’attaquer les marches.

Voici le nobori-rō de Hase-dera, ce long escalier couvert de près de quatre cents marches qui grimpe vers le sanctuaire, ponctué de lanternes suspendues. La tradition y compte aussi cent huit degrés symboliques, autant que les passions qui entravent l’âme — tous ces désirs, ces colères et ces aveuglements qui l’enchaînent au monde. On s’en dépouille d’une à chaque pas, pour parvenir en haut délivré.

À l’écart, un petit sanctuaire de bois rouge délavé par les pluies porte sa corde de paille tressée entre deux piliers usés. Ce shimenawa marque un seuil : il sépare le monde ordinaire de l’espace du kami, et signale qu’ici, malgré l’abandon apparent, veille encore une présence sacrée. Le temps a effacé presque toute la couleur, ne laissant qu’une trace rose sur le grain du bois.

Le hondō, posé sur ses pilotis au-dessus de la vallée, baigne dans la lumière verte sous une rangée de grandes lanternes rondes. Au fond veille la grande Kannon aux onze visages, près de dix mètres de bois doré, la plus haute de ce genre au Japon : dix visages autour du sien, pour voir de tous côtés qui réclame son secours. Hase-dera est l’un des deux héritiers du Shingon réformé de Negoro : quand Hideyoshi rasa la cité des moines en 1585, ses maîtres survivants en replantèrent la lignée ici, et à Kyoto. La racine tranchée à Negoro a repoussé en deux temples ; nous voici dans l’un d’eux.

Depuis les hauteurs du temple, le bourg de Hase s’étire au fond de sa vallée, toits gris serrés le long de la rivière, montagnes boisées tout autour. C’est un de ces villages-sanctuaires nés du pèlerinage, vivant à l’ombre de leur temple depuis des siècles. La campagne du Yamato respire le calme.

Sur la route de la montagne, un village d’Uda se blottit au creux des collines couvertes de cèdres, ses maisons éparses entre les rizières. Nous quittons la plaine du Yamato pour un Japon plus rude, plus secret, fait de vallées encaissées. La route serpente vers les temples cachés.

Un autre hameau apparaît, niché entre les pentes boisées, quelques toits et un peu de ciel. Ici, la forêt domine et l’homme se fait discret. C’est dans ces replis de montagne que se cachent les plus anciens sanctuaires du pays.

Sur sa terrasse de bois portée par des pilotis, le hall d’or étend son large toit de bardeaux contre la pente, sa laque rouge presque effacée par les siècles. C’est le plus ancien bâtiment du temple, dressé là depuis l’époque de Heian. Dans l’ombre de l’entrée, une statue dorée luit faiblement, veillée par la forêt.

Sous les grands cèdres, à flanc de pente, les halls de bois de Murō-ji s’étagent, modestes et anciens, reliés par des escaliers de pierre. On surnomme ce temple de montagne le Kōya des femmes : le Kōyasan que nous venons de quitter leur fermait ses portes, celui-ci les recevait. Devant nous se tient le Mirokudō, petit hall coiffé de bardeaux où veille Miroku, le bouddha du futur, celui qui viendra quand le nôtre sera oublié.

Sous la pagode, un hall de bois sombre ouvre ses portes au ras d’un bassin de pierre, à demi caché par les érables. C’est le hall principal, là où l’on conférait jadis l’initiation au Shingon, la voie de Kūkai.

Entre les troncs s’élève une pagode vermillon à cinq étages, fine et menue, comme posée là pour l’éternité. C’est la plus petite du Japon en plein air, seize mètres à peine. Elle date de l’époque de Heian, mille deux cents ans bientôt, et sa grâce a traversé les siècles et les tempêtes.

Contre la falaise, sous le surplomb, un autel disparaît sous les statuettes, les bougies et les offrandes amassées au fil des montées. La pénombre humide et les petits bouddhas alignés disent une dévotion plus ancienne, presque secrète. D’ici part le long escalier vers l’oku-no-in, le sanctuaire de Kūkai perché au sommet, que nous n’aurons pas gravi.

En contrebas du temple, le village de Murō se love dans sa vallée verte, maisons de bois et rizières au bord de la rivière. La forêt monte à l’assaut des pentes, dense et sombre. Loin de tout, ce hameau vit depuis toujours au rythme de son sanctuaire de montagne.

Le soir, dans un yakitori de Nabari, la jeune serveuse se glisse entre nous pour la photo, les deux mains levées en V, grand sourire sous le noren rouge. Pas besoin de parler la même langue pour partager les brochettes, un verre et un éclat de rire. Ce sont ces visages croisés qui nous restent, autant que les temples.

Dans l’herbe repose une étrange figure de pierre, visage grimaçant que nul ne sait plus lire. On les appelle les pierres aux singes, taillées voici treize siècles, peut-être par des mains venues de Corée, et nul ne connaît leur usage. Elles veillent là, muettes, depuis que naquit ici le premier État du Japon.

Dans ce drôle de café où l’on vend aussi des vêtements d’occasion, on a déjeuné léger et bon avant que tout le monde se serre autour de nous pour la photo, mains levées et sourires éclatants. Gérants et employées, on nous a accueillis sans façon. Le Japon des campagnes reçoit le voyageur comme un ami de passage.

Asuka déroule ses rizières et ses toits gris au pied des collines, paisible et verte sous le ciel couvert. Rien ne dit, à première vue, que cette campagne tranquille fut le berceau du Japon, sa première capitale et son premier bouddhisme. L’histoire, ici, s’est fondue dans le paysage.

Sur la paroi d’un tumulus d’Asuka, des dames de cour défilent en costume coloré, peintes voici treize siècles et redécouvertes seulement de nos jours. Ces fresques du Takamatsuzuka, d’une finesse étonnante, comptent parmi les plus précieuses du Japon. Le temps les a presque effacées, mais leur grâce demeure et sont ravivées ici à l’aide d’une restauration légère.

Sous son beffroi, la grosse cloche de bronze porte gravé le nom du temple, vert-de-gris contre le bois sombre. On la fait sonner d’un coup de poutre, et le son grave roule sur la campagne. Avant que le bouddhisme n’arrive du continent, le pays priait déjà ses kami, les esprits de la nature et des ancêtres : c’est le shintō, la vieille voie japonaise. Les deux ne se sont pas combattus ; mille ans durant, dieux et bouddhas se sont mêlés, jusqu’à ce que l’ère Meiji, en 1868, les sépare de force.

Le hall est modeste, presque humble, loin des grands temples qui lui succédèrent. Pourtant c’est ici, en 588, que tout a commencé : le clan Soga, vainqueur de ses rivaux, fit bâtir le premier vrai temple bouddhique du Japon, avec des artisans venus de Corée. De cette graine est sorti tout le reste.

Dans la pénombre veille le Grand Bouddha, visage allongé et yeux en amande, mains de bronze : la plus ancienne statue du Bouddha datée du Japon, coulée en 609. Depuis ce jour, il n’a jamais bougé de cette place, traversant les incendies qui détruisirent le temple autour de lui. Un vieil homme le contemple en silence, et nous avec lui.

À côté du Bouddha, un petit jardin clôt la cour, azalées roses débordant sur les pierres et pins taillés devant le bois. Le silence y est total, à peine troublé par un oiseau. Et l’on a peine à croire que de ce coin tranquille soit sorti tout le reste : les grands temples de Nara et de Kyoto, le Shingon de Kūkai que nous avons suivi jusqu’au Kōyasan, les milliers de sanctuaires du pays. Ici fut planté le premier grain ; nous venons d’en remonter le cours jusqu’à la source.

Dans les champs d’Asuka, les semis de riz forment des bandes d’un vert tendre sous leurs arceaux de bambou, prêts à être repiqués. Au loin, une colline ronde se détache, l’un des monts sacrés du Yamato. C’est la saison où la campagne se met au travail, immuable depuis des siècles.

A peine arrivé par un chemin de traverse, un daim s’est arrêté entre deux lanternes de pierre et nous regarde, libre et familier. À Nara, ces animaux vivent par milliers, considérés depuis toujours comme les messagers des dieux du Kasuga. Ils déambulent dans la ville et les temples, quémandant biscuits et caresses, parfaitement chez eux.

Au bord de l’allée se dresse un vieux camphrier, son tronc noueux ceint à mi-hauteur d’une corde de paille sacrée. Ici, comme au mont Miwa, c’est l’arbre lui-même qu’on vénère, demeure possible d’un kami. Quelques lanternes de pierre moussues veillent à ses pieds, et la forêt du Kasuga l’enserre de sa pénombre.

Au sommet de quelques marches moussues, un torii vermillon ouvre sur la forêt profonde, gardé par deux lanternes de pierre. Nous sommes dans les bois du Kasuga, une forêt restée intacte depuis plus de mille ans, où la chasse et la coupe furent toujours interdites. Le rouge du portique tranche sur le vert sombre.

Le long de la galerie vermillon, des lanternes de bronze pendent par dizaines, patinées de vert, leurs flancs ajourés filant en enfilade. Chacune fut offerte aux dieux du Kasuga, sanctuaire du grand clan Fujiwara, par un fidèle, un noble ou un guerrier dont elle porte parfois encore le nom : mille ans de prières suspendues sous un même toit. Avec les lanternes de pierre semées dans les bois, le sanctuaire en compte près de trois mille. Deux fois l’an, à la nuit tombée, on les allume toutes ensemble, et leur flamme est censée dissiper les ténèbres de l’ignorance.

Devant les galeries vermillon du Kasuga se dresse un cèdre énorme, neuf siècles peut-être, déjà dessiné jeune sur un rouleau d’il y a sept cents ans. À sa base a poussé un genévrier qui montait vers le toit voisin : plutôt que de l’abattre, on a percé la toiture pour le laisser passer. Ici, on ne coupe pas l’arbre, on plie le bâtiment, car c’est l’arbre que l’on vénère, comme au mont Miwa.

Le Nandaimon du Tōdai-ji dresse sa colossale charpente de bois, gardée par deux rois célestes de huit mètres sculptés voici huit siècles. Un daim traverse tranquillement l’esplanade, entre les visiteurs. Cette porte annonce déjà la démesure de ce qui attend plus loin.

Voici le Daibutsuden, l’un des plus grands bâtiments de bois du monde, ses shachihoko dorés luisant sur le faîte. L’édifice qu’on admire est pourtant plus petit que l’original : deux fois les flammes l’ont emporté, deux fois on l’a rebâti. Un empereur le fit dresser au VIIIe siècle pour coiffer tout un réseau de temples à travers le pays et faire du bouddhisme le ciment de l’État. Ce que le clan Soga avait semé à Asuka, graine fragile dans un hall modeste, était devenu cette montagne de bois.

Dans la pénombre du hall veille un géant de bois, sourcils noués et bouche tordue de fureur, prêt à frapper. C’est l’un des Shitennō, les quatre rois célestes qui montent la garde aux points cardinaux autour du Bouddha. Sa colère n’est pas cruauté mais vigilance, la même que celle de Fudō devant qui nous nous étions arrêtés à Unpen-ji, ou des Niō à la porte de Hase-dera : il effraie le mal pour protéger le calme qui règne au centre.

Un autre de ces gardiens tient au creux de sa main une petite pagode d’or, couronné, cuirassé, le visage grave : c’est Tamonten, veilleur du nord et protecteur des trésors de la Loi. La pagode qu’il porte les abrite en miniature, sœur minuscule de toutes celles que nous avons vues monter dans le ciel, la grande de Negoro, le Konpon Daitō du Kōyasan, la plus petite du Japon à Murō-ji. Ici, une pagode tient dans une paume.

Et le voici enfin, quinze mètres de bronze assis dans la pénombre, la main levée pour dire de ne rien craindre, auréolé d’une nuée de petits bouddhas dorés. Un empereur le fit couler au VIIIe siècle pour conjurer les épidémies qui ravageaient le pays, et il fallut l’or, le cuivre et la peine d’une nation entière ; le jour où on lui ouvrit les yeux, un moine venu d’Inde en traça la pupille au pinceau, devant toute la cour. Ce Bouddha-soleil, Vairocana, est celui-là même que le Shingon de Kūkai place au cœur du monde, et le petit bouddha de bronze d’Asuka, le premier de tous, en fut le lointain aïeul. Devant cette masse sereine, on se tait, écrasé et apaisé à la fois.

Dans le jardin du Hakusasonsō, une promeneuse en kimono traverse un pont de pierre au-dessus d’un étang couvert de lotus, sous une verdure dense et savamment désordonnée. Tout ici fut composé par le peintre Hashimoto Kansetsu, qui traça les allées, posa les pierres et planta les arbres de sa main. Figure du Nihonga, il défendait la peinture japonaise à l’heure où le pays se tournait vers l’Occident. Son jardin prolonge ses toiles : une façon de peindre avec des arbres et de l’eau.

Le jardinier balaie la mousse, et le jardin que peignit Kansetsu renaît derrière lui. L’entretien est ici la dernière touche, reprise chaque matin. Le pinceau s’est fait balai.

À demi cachée dans la verdure, une statue de pierre médite. Le peintre disposa une à une ces figures anciennes, patiemment, comme autant d’invitations à ralentir le pas. On la découvre par surprise, comme une pensée.

Sous la véranda du Ginkaku-ji, quatre femmes en kimono se tiennent immobiles, élégantes. Beaucoup, à Kyoto, louent le costume traditionnel pour visiter les temples, et le passé en paraît soudain plus proche. La ville se prête au jeu avec naturel.

Le jardin du Ginkaku-ji compose son étang, ses pins et ses rochers avec une rigueur de cinq siècles, azalées roses pour seule fantaisie. Chaque pierre y a sa place, chaque arbre sa forme voulue. C’est l’un des jardins fondateurs de tout l’art japonais du paysage.

Du belvédère du Ginkaku-ji, le Pavillon d’argent apparaît en contrebas parmi les toits gris, et Kyoto s’étale jusqu’aux montagnes de l’ouest. Le shōgun Yoshimasa fit bâtir ici sa retraite au siècle des guerres, et voua l’étage du pavillon à Kannon, bodhisattva de la compassion. À sa mort, sa villa de plaisir devint un temple zen, et la ville a grandi tout autour de son rêve.

Le long du chemin, un petit sanctuaire Inari se cache sous les arbres, son torii vermillon gardé par deux renards de pierre. Ces kitsune, messagers de la divinité des moissons, veillent par milliers à travers le Japon. On les dit blancs et invisibles, comme les dieux dont ils portent la parole. Celui-ci, modeste, n’attend que le passant attentif.

Devant ce petit sanctuaire, point de lions ni de renards pour monter la garde, mais deux souris de pierre. La légende veut qu’Ōkuninushi, le dieu des unions, ait été pris au piège d’un feu de plaine, allumé par le père de celle qu’il aimait pour éprouver le prétendant. Une souris surgit, lui montra un trou où se terrer le temps que les flammes passent, puis lui rapporta la flèche qu’il cherchait. Sauvé, le dieu put épouser sa promise, et la souris devint son emblème. Les ema accrochés tout autour portent encore les vœux des amoureux.

Le long du canal bordé d’arbres, l’eau claire descend sans bruit, et l’on marche au ralenti sous l’ombre verte de mai. Un philosophe de Kyoto, dit-on, venait méditer ici chaque jour, de Ginkaku-ji vers le sud, et a laissé son nom au chemin. Au printemps, les cerisiers le couvrent ; le reste du temps, loin du fracas des grands sites, il invite à la lenteur, pour le seul plaisir de l’eau et des arbres.

Au-dessus de la verdure émergent les grands toits de bois du Kōun-ji, courbés et massifs sous les montagnes de l’est. Ce temple zen rattaché au Nanzen-ji, fermé aux visiteurs, n’est qu’un des nombreux qui se nichent le long du Chemin de la Philosophie. Kyoto cache ses trésors dans les feuillages.

Devant Kumano Nyakuōji, l’un des trois sanctuaires Kumano de Kyoto, des dizaines de lanternes de papier blanc s’alignent sous l’auvent, chacune au nom d’un donateur, gardées par un komainu de pierre. Ces offrandes disent l’attachement du quartier à ses dieux, venus jadis des montagnes sacrées de Kumano. La pierre et le papier, le solide et l’éphémère, se côtoient. Un peu plus haut attend l’Eikan-dō, le temple qu’il protège.

Sous un avant-toit de l’Eikan-dō, les bois s’animent de couleurs vives, poutres laquées de vert et de rouge, et un éléphant sculpté jaillit de l’angle. Au bout des poutres, les temples taillent volontiers ces têtes d’animaux héritées des modèles chinois ; l’éléphant, monture du bodhisattva Fugen, est un animal sacré venu de l’Inde avec le bouddhisme. Devant lui, on se croirait un instant à Katmandou, remonté jusqu’aux sources continentales de la foi.

Assise sur la véranda de bois, une jeune femme cale son appareil : elle photographie une amie. Beaucoup de jeunes filles viennent ainsi se tirer le portrait dans les temples et les jardins de Kyoto, souvent vêtues d’un kimono loué pour la journée. La vraie image du jour, en kimono, nous restera invisible.

Sur l’allée du temple, deux amies en kimono jouent au photographe, l’une posant gracieusement, l’autre cadrant avec soin. Le vert tendre des érables leur fait un décor parfait. Ils font la gloire de l’Eikan-dō : en automne, des milliers de momiji embrasent le temple de rouge.

Dans le jardin de l’Eikan-dō, un héron cendré se tient immobile sur un rocher au milieu de l’étang. Tandis que les visiteurs s’agitent en quête du bon cliché, lui tient la pose sans qu’on le lui demande. Le meilleur modèle du temple n’a pas bougé d’un cil.

À l’Eikan-dō, la forêt déferle jusqu’au bord de l’eau et le temple se laisse engloutir, ses toits et sa pagode affleurant à peine sous la vague verte. On cherche en vain où s’arrête le jardin et où commence la montagne. C’est tout l’art du jardin japonais : ne pas dompter la montagne, mais l’inviter dans le tableau.

Sous un toit aux courbes amples, un hall de bois sombre garde ses portes closes, veillé par deux lanternes de pierre. À l’Eikan-dō on photographie tout, les érables, les étangs, les toits ; le vrai trésor, lui, échappe à l’objectif. Plus haut veille le Mikaeri Amida, le Bouddha qui regarde en arrière pour ne laisser personne en chemin.

Devant le mur de l’Eikan-dō, le gravier blanc est ratissé en longues vagues autour de quelques pierres. Pas une goutte d’eau, et c’est pourtant une mer : le jardin sec enferme l’immensité dans quelques mètres de cailloux. On s’assoit, et l’on regarde au loin sans bouger.

Dans un hall de l’Eikan-dō, une visiteuse en kimono blanc et chignon platine. Sous la soie, plus rien qui figure le Japon ancien. Chacun y va de sa supercherie à la recherche d’un passé lointain.

Le Sanmon de Chion-in barre le ciel de sa masse de bois, deux étages de toits qui écrasent le visiteur : c’est la plus grande porte de temple du Japon. Derrière elle veille le temple-mère de l’école de la Terre Pure, où l’on prie le bouddha Amida. Ce même Amida qu’on vénérait à l’Eikan-dō a ici sa maison souveraine.

Devant un mur de pierre et de bambous, une jeune femme pose en kimono noir brodé, ombrelle de papier inclinée sur l’épaule, le regard au loin. Rien n’est laissé au hasard : la pose, la soie sombre, l’accessoire, tout convoque un Japon d’estampe. Ici, l’autrefois se laisse encore photographier.

Dans le quartier de Gion, un canal longe de vieilles maisons de bois, les saules trempant leurs branches dans l’eau dorée du soir. C’est l’un des rares coins où Kyoto garde son visage d’autrefois. Aussi s’y presse-t-on en foule, chacun guettant le même cliché de saules et de reflets : la beauté, ici, ne se contemple plus qu’à plusieurs.

Au crépuscule, le long de la rivière Kamo, les restaurants de Pontochō tendent leurs terrasses de bois au-dessus de l’eau. Chaque été, ces yuka avancent sur la rivière pour dîner au frais. La berge reste paisible ; mais le soir venu, le quartier bouillonne de visiteurs en quête d’une table ou d’un verre, et nous y contribuons.

Sur le quai du métro, une collégienne en uniforme consulte son téléphone, une peluche rose accrochée au sac. Derrière elle, une affiche rappelle poliment les bonnes manières. L’État veille sur la tenue de chacun comme un parent sur son enfant ; et l’on se demande si, dans ce pays si bien réglé, on cesse jamais tout à fait de l’être.

Sous terre, les voyageurs attendent la rame, alignés derrière la ligne jaune, chacun absorbé par son écran. Pas un mot, pas un geste de trop, juste la patience tranquille des trajets quotidiens. En quelques marches, nous passons d’un monde à l’autre, de l’illumination des hauteurs à l’illusion des profondeurs.

Là où deux rivières se rejoignent, la lune se lève sur les berges de la Kamo et un pont s’éclaire au loin, sous les montagnes. Des couples, des groupes d’amis se sont posés dans l’herbe pour la soirée : ici, loin de la cohue de Gion, les habitants ont gardé leur rivière. De touristes, ce soir, il n’y a que nous ; gageons que nous ne contribuerons pas à en étendre l’emprise.

Au matin, en descendant déjeuner, je découvre le jardin de l’hôtel : un étang, quelques pierres, un petit pont vermillon. Ni file ni foule, le café d’un côté, le pont rouge de l’autre, ce coin de verdure rien que pour moi. Après des journées minutées, je m’assois là sans rien prévoir, juste pour regarder l’eau.

Le bus avance au pas, bondé, chacun cherchant une poignée où s’accrocher. C’est par ces lignes que tout le monde gagne les grands temples, habitants et visiteurs dans la même cohue. Et la bousculade n’entame en rien la bonne humeur : au milieu des corps serrés, quelqu’un éclate de rire.

Au pied des montagnes de l’est, des rizières et des potagers s’étendent autour de la villa impériale de Shugakuin. Nous étions venus pour la villa, mais nous n’y sommes pas entrés : ce jour-là, le grand air valait mieux que les jardins dessinés. Derrière les derniers champs, la forêt nous attendait déjà.

Le sentier s’enfonce sous les grands cèdres, raide et solitaire, si creusé qu’on y marche entre deux talus de terre. Un panneau prévient qu’on peut y croiser un ours. Des siècles de moines ont usé cette pente en montant vers le mont Hiei, montagne mère du bouddhisme japonais, et pourtant la forêt, à deux pas de Kyoto, est restée vraiment sauvage.

Le soleil traverse un érable aux feuilles très dentelées et les allume d’un vert éclatant. À contre-jour, elles se pressent par centaines sur le bleu du ciel, jamais seules, à l’image d’un peuple qui n’aime rien tant que de se retrouver en nombre. On lève la tête, et l’on n’a plus envie de la baisser.

Au terminus de la petite ligne, la rivière Takano dévale sur ses rochers, où familles et jeunes jouent, pieds nus dans le courant. Tout près, le célèbre Rurikō-in, mais nous n’y entrons pas, pas plus que dans la villa du matin. Loin des temples bondés, c’est le Japon des dimanches au bord de l’eau.

Sous le pin, le renard de pierre porte au cou le bavoir rouge que les fidèles nouent aux messagers d’Inari. Pour nous, c’était surtout un bandana, qui nous rappelait un temps révolu. Nous avions passé le jour à les guetter ; celui-ci semblait nous attendre, paré de nos souvenirs.

Ici, tout s’accumule : les portiques offerts par milliers, les photos par millions. Nous y ajoutons la nôtre, comme un torii de plus à l’allée.

Après le rouge des torii, le vert. De près, chaque bambou est encore quelqu’un. Recule d’un pas, et le multiple approche l’infini.

Les voilà mille, tous dans la même direction, et pas un qui dépasse. Mais sous la terre, un seul rhizome : non pas une forêt, mais une seule plante, tout un peuple solidaire jusqu’aux racines. On les croirait en lutte pour la lumière ; mais ne faisant qu’un, c’est ensemble qu’ils montent.

On traverse ce pays sans toujours savoir le dire, et la bambouseraie le formule pour nous. Ici, chacun fait comme le voisin ; la règle, sans hausser la voix, tient tout le monde en rang. Il existe un proverbe pour cela : le clou qui dépasse, on le renfonce.

C’en est la force, sans doute, ces trains à l’heure et ces rues sans un papier. C’en est peut-être aussi le prix : qui détonne doit s’attendre au marteau. À Fushimi, même les arbres ont pris le goût de se redire.

La foule d’en bas s’est dissipée : il n’en monte plus jusqu’ici qu’une poignée. C’est le Naka-no-sha, voué au dieu qui ouvre les chemins, qu’on vient prier avant les grandes décisions.

À mi-montagne, le belvédère de Yotsutsuji ouvre d’un coup sur Kyoto : la vue que tout le monde monte chercher.

Le soir venu, les lanternes de Fushimi Inari s’allument. La foule du jour s’est dispersée, le sanctuaire retrouve son mystère : les renards, dit-on, sortent dans l’ombre des mille torii.

Sur le quai du soir, chacun fouille son téléphone comme un miroir. On y cherche moins une image qu’un visage à devenir : elle s’y sourit déjà, lui attend le sien.

Au bord du lac Biwa, une roulotte de bánh mì : sa jeune patronne a quitté Saïgon pour épouser un Japonais. Un coin de Vietnam échoué au grand lac.

À Takashima, l’eau du lac s’insinue entre les maisons. À deux heures de Kyoto, on se croirait déjà au bout du monde.

Fin mai, le riz vient d’être repiqué, jeunes pousses alignées dans le miroir des champs. Derrière, la grande maison du fermier en impose : ici, le riz a longtemps fait les fortunes.

On retrouve partout cette silhouette du moine fondateur du Shingon, Kōbō Daishi, l’éternel marcheur. Il semble veiller sur nous comme sur tous les Japonais qui prennent la route.

Derrière Shirahige et son torii planté dans le lac, un iwakura se dresse, ceint de la corde sacrée et des papiers pliés. Ici, le dieu n’habite pas la pierre : il est la pierre.

Seul dans le lac Biwa, il se dresse face aux montagnes de l’autre rive. Ici, l’eau est la divinité, et il nous en ouvre la porte.

Au détour du sentier, un arbre tordu enlace le tronc d’un cèdre, comme deux corps mêlés depuis des décennies. La forêt produit parfois de ces figures saisissantes, que l’imagination peuple de légendes. On s’arrête, intrigué, devant cette étreinte de bois.

Le vieux pont enjambe l’étang, où le hameau se reflète sans une ride. On a beau marcher, l’immobilité semble l’emporter.

En bas la rizière tendre, en haut la montagne sombre : deux verts. Entre eux, un petit train blanc trace l’unique ligne droite.

Une petite troupe de tanuki en céramique veille devant la maison, ventrus et goguenards sous les herbes folles. Porte-bonheur fidèles, ils sourient encore à un seuil que tout le monde a quitté.

Dans une rue tranquille d’Okazaki, un vieil immeuble dresse son escalier de métal bleu délavé. Loin des temples, le Kyoto ordinaire, sans âge et sans ambition.

Sous sa fenêtre à treillis de bois, elle aligne ses pots de plantes, modeste et soignée. Elle pose et je me pose.

Le grand hall de Konkai Kōmyō-ji déploie son immense toit de bois sur la colline de Kurodani. C’est ici que le moine Hōnen, descendu du mont Hiei, vint en 1175 prêcher la dévotion à Amida, et que veillèrent, bien plus tard, les samouraïs d’Aizu.

Encore lui, notre presque ami Jizō qu’on ne cesse de croiser en chemin. Cette fois, un habitant malicieux a fait tirer à l’enfant la bavette du Maître.

Ce dragon impérial, c’est Seiryū, le Dragon bleu : incarnation de Kannon, l’un des quatre veilleurs célestes de Kyoto, maître du levant. Et chaque nuit, dit la légende, il s’éveille et descend s’abreuver à la cascade sacrée.

Entre les colonnes vermillon d’un pavillon de Kiyomizu-dera, Kyoto s’offre tout entière, étalée jusqu’aux montagnes de l’ouest sous la brume de chaleur.

La pagode à trois étages de Kiyomizu-dera dresse sa flamme écarlate dans le ciel de juin, tandis qu’une rangée d’écolières en uniforme passe à son pied. C’est l’une des images les plus célèbres de Kyoto, mille fois reproduite et toujours saisissante.

Au-dessus de la forêt de Higashiyama émergent la pagode et les grands toits de Kiyomizu-dera. Fondé voici plus de douze siècles et classé au patrimoine mondial, il compte parmi les temples les plus aimés du Japon. Nous voici devant lui, au terme de notre voyage : tout ce que nous avons vécu semble s’y rassembler une dernière fois.

Le Ninen-zaka dévale en marches de pierre, bordé de machiya de bois et noir de monde sous les ombrelles. Cette ruelle ancienne est l’une des plus belles de Kyoto. Le photographe s’applique au cadrage, puis, à son tour, entre dans le cadre d’un autre inconnu : une silhouette de plus dans l’image que tout le monde emporte. Aucune chute ne présage une fin prochaine.

Dans la rame qui nous ramène vers Tokyo, les voyageurs du soir se tassent sur les banquettes, chacun à son écran ou à ses pensées. Trois semaines plus tôt, nous découvrions ces mêmes wagons, intimidés ; ils nous sont devenus familiers. La boucle, doucement, se referme vers le départ.

La pagode à trois étages du Naritasan resplendit de vermillon et d’or, croulant sous les sculptures et les dorures, bien différente de la sobriété des temples de Kyoto. Élevée au début du XVIIIe siècle, elle dit le faste de ce temple populaire. Chaque poutre, chaque console y est ouvragée comme un bijou.

Dans la pénombre d’un hall, trois bouddhas dorés trônent sur leur autel, entourés de tambours, de gohei de papier et d’offrandes de bougies. Le rouge et l’or s’y répondent dans une profusion toute baroque. On glisse une pièce, on allume un cierge, et la prière rejoint celles de millions d’autres.

Voici le Naritasan Shinshō-ji, grand temple Shingon fondé voici plus de mille ans, dédié au farouche Fudō Myō-ō. Ce hall de bois sombre, aux portes rouges, n’est qu’un des nombreux édifices de ce vaste sanctuaire si cher aux Japonais. La cour de gravier s’étend, déserte, dans la lumière laiteuse du matin.

Dominant le temple, la Grande Pagode de la Paix dresse ses étages vermillon et blancs, vaste tour moderne élevée pour la prière universelle. Le Naritasan ne cesse de s’agrandir, mêlant le très ancien et le tout récent. Devant elle, nous achevons notre tour des temples du Japon, comblés et un peu étourdis.