Sujet : DEVIENS UN REGARD

Faut-il encore raconter le débarquement de Normandie? Mais quelques chiffres glaçants, et moins connus : 300’000 morts « américains », 380’000 militaires morts français, mais 4 mio de militaires allemands morts, 13 mio de militaires Russes (URSS). Quel gâchis dont l’humanité porte encore les stigmates.

Saint-Vaast-la-Hougue se prononce « saint-va ». Mais sa bonne prononciation ne suffira pas pour passer inaperçu, la langue locale étant très imprégnée de l’ancien dialecte normand, influencée par les langues nordiques. Normand signifie d’ailleurs tout simplement Nord’man (Norðmaðr), homme du Nord, soit les Vikings scandinaves qui ont colonisé la région au Xᵉ siècle.

Solitaire et territorial, le couple du fou de Bassan défend son promontoire de nidification au milieu d’une colonie où il s’accommode de cette promiscuité au milieu de plusieurs milliers de ses congénères.
Ici sur les îlots des Étacs et d’Ortac, près d’Alderney (Aurigny), la colonie compte 8’000 couples.
Le jeune prêt à s’émanciper s’élance dans le vide pour 2 à 3 ans de vie uniquement pélagique, c’est à dire en haute mer sans se poser. Il faut dire que sa physionomie est parfaitement adaptée pour voler au raz des flots avec un effort minimal.

Il fait partie de ces oiseaux qui pratiquent le sommeil uni-hémisphérique, c’est à dire qu’il dort avec une moitié de son cerveau constamment éveillée.

Lors de la période nuptiale la couleur orangée de sa tête est plus prononcée, chez la femelle comme chez le mâle.

Chaque année, le couple de fou de Bassan retrouve son nid. Il le répare avec soin en apportant des algues. Il n’est toutefois pas très exigeant et se fournit de nos déchets de plage et de pêche : filets, plastiques et tout détritus adapté lui conviennent. La toxicité potentielle est compensée par la moindre énergie nécessaire pour sa construction.

Comment résumer cet oiseau emblématique de la haute mer, planeur infatigable et plongeur fou, c’est certain, lorsqu’il pénètre dans l’eau, après un piqué vertigineux qui lui permet d’atteindre les 90 km/h, en tirant ses ailes en arrière pour plonger comme une flèche avec le moins de résistance possible.

Le voilà donc le compagnon fidèle des marins. Sa fidélité est également remarquable dans son couple qui peut parfois résister une vie entière aux vicissitudes de la vie. Toutefois les études récentes montrent des résultats plus contrastés avec un taux de « divorce » de 80%.
L’individu le plus vieux connu a atteint l’âge de 45 ans, la moyenne semblant plutôt être de 25 à 30 ans, sachant que le taux de mortalité des jeunes de la première année est très élevé (80%).

La sphaérophore notée, ou syrphe porte-plume, est un diptère migrateur qui peut réaliser un cycle de vie complet en 16 jours (de l’œuf à l’œuf pondu par un adulte) et jusqu’à 9 générations peuvent apparaître sur un an. Comme celle de la coccinelle, sa larve est une prédatrice vorace qui peut se nourrir de plusieurs centaines de pucerons et autres aphidiens. Aveugle et active la nuit, elle détecte ses proies par un mouvement de balayage latéral constant de son thorax. Au moindre contact tactile, elle saisit instantanément le puceron, le soulève du support végétal pour empêcher toute fuite, et en aspire le contenu.

La larve de la lepture à suture noire (Stenurella melanura) occupe une niche écologique spécifique en consommant le bois mort de petites branches. Elle assure ainsi une décomposition fine de la matière, préparant le terrain pour les champignons et l’humification.

Avoir le bourdon : le son grave et monotone du bourdonnement illustre la mélancolie, tel un bruit sourd et répétitif en tête, proche d’une rumination obsédante.

Elle est bien chez elle sur cette fleur, l’andrène de la knautie ou de la scabieuse des champs. Vous avez certainement déjà vu cette fleur au bord d’un chemin. Cette andrène en est totalement dépendante, le pollen rose accroché aux brosses à pollen de ses pattes arrières, cette grande abeille solitaire va nourrir ses larves cachées dans leur terrier, certainement situé dans un talus d’une prairie sèche.
Andrena vient du grec ancien et de sa racine ἀνδρός (andrós) , signifiant mâle, certainement en raison de l’aspect robuste de ces abeille sauvage.
On attribue à la scabieuse des vertus médicinales contre les maladies de peau et les affections respiratoires.​​​​​​​​​​​​​​​​

La phalène trompe son monde avec son étymologie singulière : du grec phalaina (papillon de nuit), de la racine phalos (blanc, brillant). Donc la blanche blanche, et ce « papillon de nuit » est diurne!

Le temps, l’eau, le semble s’unissent dans un polissage délicat de la roche. Une trace subtile apparaît .

Sur la route de Ginza, nous poussons une porte et le ciel réapparaît, capturé sous une immense voûte d’acier : le Tokyo International Forum, sa nef de verre tendue comme la carène d’un navire. Devant nous, un couple avance sans hâte. Deux silhouettes paisibles sous l’arche, et la ville, un instant, se fait plus calme.

Ces pins, pourtant, n’ont rien laissé au hasard : depuis plus d’un siècle, des mains les courbent, les soutiennent et les redressent pour les guider vers le haut. Les tours de Marunouchi, elles, ont jailli en quelques saisons à peine. Tout les sépare, le temps long du jardinier et la hâte du bâtisseur ; pourtant un même élan les emporte vers le ciel.

L’avenue file droite entre les tours de verre du quartier d’affaires, si hautes qu’elles taillent le ciel en un mince bandeau. En contrebas, taxis et camionnettes glissent vers le prochain feu. Tokyo se montre ici sous son visage le plus ordonné, minéral et vertical.

Au carrefour, la nuit, surgit un parc d’attractions en plein cœur de Tokyo : la grande roue sans moyeu de Tokyo Dome City et, derrière, les rails illuminés des montagnes russes. Les passants traversent sans lever les yeux, habitués à ce manège suspendu au-dessus des immeubles. Nous, nous nous arrêtons, un peu incrédules.

La rue se dresse en colonnes de lumière : kanji empilés jusqu’aux étages, lanternes rouges suspendues comme des fruits mûrs, chacune promettant ses nouilles et sa bière. Des devantures, la clarté déborde sur le trottoir et dore au passage les visages qui s’avancent. C’est l’heure tiède où la grande ville se retire dans ses ruelles, et Tokyo, l’espace d’une rue, baisse la voix.

Sur la banquette du retour, presque toute la rangée s’incline vers son téléphone, pouces en mouvement et regards baissés ; un seul tient encore un livre. La rame avance tranquille, à demi vide. Aucun mot ne circule. Nous voyageons au milieu de ce silence, spectateurs d’un soir.

À Akihabara, il suffit de s’écarter de l’avenue des salles de jeux pour retrouver le calme. En plein jour, cette ruelle vit au ralenti : un konbini à l’angle, des vélos appuyés contre les murs, des enseignes étroites qui grimpent le long des façades. C’est l’envers du quartier des bornes et des néons, plus ordinaire, presque paisible, là où le vacarme électronique se tait.

À Shinjuku, la gare la plus fréquentée du monde, chacun sait quel train prendre, mais pas très bien où il va. Toute une génération file vers une destination que personne ne semble avoir choisie.

On l’oublie aujourd’hui, mais le quartier de Shinjuku fut d’abord un relais de poste : Naitō-Shinjuku, le « nouveau relais » ouvert en 1698 sur la route de Kōfu, là où les voyageurs s’arrêtaient avant de reprendre leur chemin. Trois siècles plus tard, on s’y croise encore sans se voir.

La Takeshita-dōri déroule ses boutiques roses et sucrées, crêpes débordantes et vitrines kawaii, ce goût japonais du mignon. La rue est animée sans être bondée, et l’on flâne entre une échoppe de barbe à papa et un konbini, au milieu d’adolescents venus de tout le Japon. Tout ici est jeune, criard et tendre à la fois.

Au bord d’un chemin où sont exposés des haïkus, une statue de bronze accueille le promeneur : Matsuo Bashō, le bâton à la main, le grand chapeau de paille posé près de lui. Bashō (1644-1694) est le maître du haïku, ce poème japonais minuscule de dix-sept syllabes réparties en trois vers de cinq, sept et cinq, qui saisit en un éclair une saison, une sensation, un instant qui passe. La règle veut presque toujours qu’un mot évoque la saison, et tout l’art consiste à dire beaucoup en disant très peu. Son poème le plus célèbre tient en trois images : une vieille mare, une grenouille qui plonge, le bruit de l’eau.

Mais Bashō ne fut pas seulement poète, il fut marcheur. En 1689, il partit à pied vers le nord du Japon, cinq mois de route et près de deux mille quatre cents kilomètres dont il tira son chef-d’œuvre, Oku no hosomichi, « La Sente étroite du Bout-du-Monde », où le carnet de voyage et les poèmes se répondent. C’est ce voyageur que la statue célèbre, assis un instant comme pour reprendre son souffle entre deux haïkus, pendant que le chemin bordé de poèmes lui fait écho, trois siècles plus tard.

Dans sa niche de bois clair, un Niō écarlate veille, muscles tendus et sourcils froncés, un vajra à la main. C’est l’ungyō, celui à la bouche close : les Niō viennent toujours par paires, l’un bouche ouverte (agyō), l’autre fermée (ungyō), figurant ensemble la première et la dernière syllabe de toute chose. Ces gardiens bouddhistes protègent les lieux sacrés des démons. Celui-ci, vif de couleur, semble tout juste sorti de l’atelier du sculpteur.

Devant un hall de Zentsū-ji veille une Koyasu Kannon de bronze vert, l’enfant dans les bras, un autre serré contre son socle. On vient lui confier les naissances et la santé des petits. Le temps a patiné sa robe d’un beau vert d’eau, et son visage garde une douceur intacte.

Deux vieilles statues de pierre dans un coin de Zentsū-ji, l’une coiffée d’une couronne, l’autre au visage rude comme un masque. Les bavoirs roses adoucissent leur sévérité, voire leur donnent un air comique. Nul panneau ne dit leur nom ; ils veillent là depuis si longtemps qu’on ne le demande plus.

Devant le hall dont la pierre proclame Honzon Yakushi Nyorai, le bouddha de la médecine, un Jizō de pierre tient un enfant dans les bras, son shakujō à la main (la canne à anneaux, attribut du Jizō). Les louches de bambou attendent au bassin pour la purification. À Zentsū-ji, les pèlerins viennent saluer le bouddha qui soulage dans cette vie, pas seulement dans la prochaine.

Au bord du chemin, un Jizō de pierre porte son bonnet de laine rouge et son tablier, offerts pour réchauffer le gardien des âmes d’enfants. La forêt humide l’entoure, le brouillard rôde entre les troncs. Ces petites silhouettes vêtues jalonnent tout le pèlerinage de Shikoku.

À Unpen-ji, perché à neuf cents mètres, une Shō Kannon de bronze vert se dresse sur son lotus, une fleur à la main, le halo ajouré contre les jeunes pousses. Shō Kannon est le Kannon dans sa forme la plus essentielle : compassion pure, sans les attributs multiples des formes plus complexes. Les rhododendrons fleurissent à ses pieds. Ici commence un temple peuplé de centaines de statues, semées dans la montagne.

Dans sa niche de pierre, Fudō Myō-ō serre son épée et son lasso, ceint de flammes sculptées, le visage tordu de colère. Son nom dit son essence : fudō, l’Immuable, celui qui ne cède jamais. Cette fureur n’est pas cruauté mais protection : l’épée tranche les illusions, les flammes brûlent les passions, et le lasso ramène les égarés vers l’éveil. Dans le Shingon de Kūkai, il est la face courroucée de Dainichi Nyorai, le Grand Soleil, Bouddha cosmique dont tout procède.

Taillée en haut-relief dans un bloc de pierre, la Ryūzu Kannon se tient au-dessus d’un dragon qui surgit des flots : le Ryūō, Roi Dragon de la mer, se prosternant pour lui offrir un joyau. La mousse a gagné les bords, les rhododendrons encadrent la niche. Chacune de ces sculptures, à Unpen-ji, raconte sa propre scène.

Au centre d’une dalle de pierre, la Senjū Kannon, le Kannon aux mille bras, trône sur son lotus, chaque main tenant un attribut : l’épée, le vajra, le lotus. Autour d’elle s’organisent les vingt-huit divinités protectrices (Nijūhachi-bushū), gardiens célestes, rois et esprits. Aux deux flancs, deux rois dragons de la mer encadrent la scène, leurs corps ondulant dans la roche comme s’ils jaillissaient des flots. Tout l’univers bouddhiste tient sur une dalle.

Dans les hortensias, trois Rakan de bronze méditent, gesticulent, rêvent, chacun saisi dans une attitude différente. Unpen-ji en compte cinq cents, disséminés sur la montagne comme une assemblée de sages égarés dans la verdure. On en découvre un à chaque détour du sentier.

Émergeant de la brume, un rakan grimace, bouche ouverte, un petit singe agrippé à son épaule. Voilà peut-être Handaka Sonja, le sage malicieux dont le singe est l’attribut, surpris en pleine remontrance. Les cinq cents rakan d’Unpen-ji ont chacun leur caractère, comique ou farouche, loin des bouddhas impassibles.

Un bouddha de pierre repose allongé, la tête sur la main, entouré de ses disciples figés dans le deuil : c’est le Nehan, l’entrée dans le nirvana. Les rhododendrons ont fleuri autour de la scène. Sereine, la grande figure semble simplement dormir.

Du haut d’une passerelle, l’avenue de Tokushima file droite entre les immeubles, baignée de la lumière dorée du soir. La circulation est fluide, la ville sans éclat ni prétention, simplement vivante. C’est une cité de province à taille humaine, où l’on respire mieux qu’à Tokyo.

Contre le ciel bleu où s’attarde un croissant de lune, une statue de bronze lève la main dans le geste de l’Awa Odori, la grande danse de Tokushima. Bras tendus, doigts écartés, elle fige pour toujours un pas de cette ronde d’été. Toute la ville vibre encore, chaque année, de ce rythme.

Une vieille échoppe ouvre sur la rue, son noren orné d’un acteur de kabuki au regard noir, des fleurs en pot sur le seuil. À l’intérieur, on devine le fouillis d’un commerce ancien. Tokushima garde, dans ses ruelles, ces façades d’un autre temps.

En marchant vers Negoro-ji, des statues de pierre se tiennent au bord du sentier, couvertes de mousse. Des chrysanthèmes jaunes et roses viennent d’être déposés, les tiges dans l’eau. Quelqu’un passe par ici chaque matin.

Au bassin des ablutions de Negoro-ji, un dragon de bronze dresse la tête, l’eau coulant de sa gueule. Seigneur des eaux, des pluies et des mers, il appartient aux deux religions du Japon : Watatsumi (ou Ryūjin) dans le shintō, roi-dragon (ryūō) dans le bouddhisme. Ici, il s’est assagi pour purifier des mains avant l’autel, selon le rite shintō du temizu. Le voir veiller sur un temple bouddhiste, c’est tout le shinbutsu-shūgō, la fusion séculaire du shintō et du bouddhisme au Japon.

Contre un mur moussu de l’Okunoin, un bodhisattva de bronze médite, une main contre la joue, une jambe repliée. Ce n’est pas un Jizō, malgré le bonnet de laine rouge dont on l’a coiffé : c’est Miroku dans sa pose pensive, le bouddha qui viendra sauver le monde au terme des âges. Il songe ici, parmi les tombes, à la façon d’y parvenir. C’est lui que Kūkai attend, c’est lui que tous ces morts attendent avec lui.

Juste avant le pont qui mène au mausolée s’aligne une rangée de bronzes que l’on appelle les Mizumuke Jizō, du geste de leur verser de l’eau pour adoucir le sort des défunts. Mais tous ne sont pas des Jizō : au premier plan se tiennent deux Kannon, et la file compte aussi un Dainichi et un Fudō Myō-ō, tout le panthéon réuni au bord de l’eau. Chacun arrose le sien, murmure un nom, dépose une fleur.

Un Jizō de pierre porte un enfant dans ses bras, un plus petit blotti à ses pieds. C’est le Koyasu Jizō, déjà rencontré à Zentsū-ji : on lui confie les naissances et la mémoire des tout-petits. Au bord du bassin s’amassent fleurs et petites bouteilles de lait, et l’on verse de l’eau sur la pierre comme aux Jizō de l’eau de l’Okunoin. Les bavoirs et les papiers colorés disent ces prières qu’on ne prononce pas.

Dans son fauteuil de bois attend Binzuru, le visage rougi et poli par des siècles de mains, son nom gravé sur la plaque voisine. C’est l’un des rakan, ces disciples du Bouddha vus par centaines à Zentsū-ji et Unpen-ji, et le guérisseur de la bande : on le touche à l’endroit de son mal, puis on se touche soi-même. Après le Yakushi Nyorai de Zentsū-ji, le Bouddha de la médecine, voici la guérison à hauteur de main. Le bois usé garde la trace de toutes ces espérances.

Avant d’entrer dans le sanctuaire, on se purifie les mains et la bouche. Partout ailleurs, c’est un dragon de bronze qui verse l’eau du bassin ; à Ōmiwa, c’est Ōmononushi, le serpent sacré, posé sur un tonneau de saké et lové autour d’un joyau. Il est la divinité du mont Miwa, kami de l’eau et du saké.
Le joyau, lui, est le hōju, la perle bouddhique qui exauce les vœux : un éclat de bouddhisme resté dans les anneaux du dieu shintō.

Dans l’herbe repose une étrange figure de pierre, visage grimaçant que nul ne sait plus lire. On les appelle les pierres aux singes, taillées voici treize siècles, peut-être par des mains venues de Corée, et nul ne connaît leur usage. Elles veillent là, muettes, depuis que naquit ici le premier État du Japon.

Dans la pénombre du hall veille un géant de bois, sourcils noués et bouche tordue de fureur, prêt à frapper. C’est l’un des Shitennō, les quatre rois célestes qui montent la garde aux points cardinaux autour du Bouddha. Sa colère n’est pas cruauté mais vigilance, la même que celle de Fudō devant qui nous nous étions arrêtés à Unpen-ji, ou des Niō à la porte de Hase-dera : il effraie le mal pour protéger le calme qui règne au centre.

Un autre de ces gardiens tient au creux de sa main une petite pagode d’or, couronné, cuirassé, le visage grave : c’est Tamonten, veilleur du nord et protecteur des trésors de la Loi. La pagode qu’il porte les abrite en miniature, sœur minuscule de toutes celles que nous avons vues monter dans le ciel, la grande de Negoro, le Konpon Daitō du Kōyasan, la plus petite du Japon à Murō-ji. Ici, une pagode tient dans une paume.

Et le voici enfin, quinze mètres de bronze assis dans la pénombre, la main levée pour dire de ne rien craindre, auréolé d’une nuée de petits bouddhas dorés. Un empereur le fit couler au VIIIe siècle pour conjurer les épidémies qui ravageaient le pays, et il fallut l’or, le cuivre et la peine d’une nation entière ; le jour où on lui ouvrit les yeux, un moine venu d’Inde en traça la pupille au pinceau, devant toute la cour. Ce Bouddha-soleil, Vairocana, est celui-là même que le Shingon de Kūkai place au cœur du monde, et le petit bouddha de bronze d’Asuka, le premier de tous, en fut le lointain aïeul. Devant cette masse sereine, on se tait, écrasé et apaisé à la fois.

Sur le quai du métro, une collégienne en uniforme consulte son téléphone, une peluche rose accrochée au sac. Derrière elle, une affiche rappelle poliment les bonnes manières. L’État veille sur la tenue de chacun comme un parent sur son enfant ; et l’on se demande si, dans ce pays si bien réglé, on cesse jamais tout à fait de l’être.

Sous terre, les voyageurs attendent la rame, alignés derrière la ligne jaune, chacun absorbé par son écran. Pas un mot, pas un geste de trop, juste la patience tranquille des trajets quotidiens. En quelques marches, nous passons d’un monde à l’autre, de l’illumination des hauteurs à l’illusion des profondeurs.

Sous le pin, le renard de pierre porte au cou le bavoir rouge que les fidèles nouent aux messagers d’Inari. Pour nous, c’était surtout un bandana, qui nous rappelait un temps révolu. Nous avions passé le jour à les guetter ; celui-ci semblait nous attendre, paré de nos souvenirs.

Sur le quai du soir, chacun fouille son téléphone comme un miroir. On y cherche moins une image qu’un visage à devenir : elle s’y sourit déjà, lui attend le sien.

On retrouve partout cette silhouette du moine fondateur du Shingon, Kōbō Daishi, l’éternel marcheur. Il semble veiller sur nous comme sur tous les Japonais qui prennent la route.

Une petite troupe de tanuki en céramique veille devant la maison, ventrus et goguenards sous les herbes folles. Porte-bonheur fidèles, ils sourient encore à un seuil que tout le monde a quitté.

Dans une rue tranquille d’Okazaki, un vieil immeuble dresse son escalier de métal bleu délavé. Loin des temples, le Kyoto ordinaire, sans âge et sans ambition.

Sous sa fenêtre à treillis de bois, elle aligne ses pots de plantes, modeste et soignée. Elle pose et je me pose.

Encore lui, notre presque ami Jizō qu’on ne cesse de croiser en chemin. Cette fois, un habitant malicieux a fait tirer à l’enfant la bavette du Maître.

Ce dragon impérial, c’est Seiryū, le Dragon bleu : incarnation de Kannon, l’un des quatre veilleurs célestes de Kyoto, maître du levant. Et chaque nuit, dit la légende, il s’éveille et descend s’abreuver à la cascade sacrée.

Dans la rame qui nous ramène vers Tokyo, les voyageurs du soir se tassent sur les banquettes, chacun à son écran ou à ses pensées. Trois semaines plus tôt, nous découvrions ces mêmes wagons, intimidés ; ils nous sont devenus familiers. La boucle, doucement, se referme vers le départ.