Projet : Népal

Le 24 novembre 2014, je suis à nouveau en chemin pour l’Himalaya, vingt ans après un premier long voyage que l’on qualifiera aisément d’initiatique, les extravagances hippies exceptées. Cette fois cependant, je laisse en Suisse ma famille et mon travail, l’une compréhensive et l’autre exigeant. Un mois de liberté au programme, pour renouer avec un peu d’aventure : l’effervescence des temples à Katmandou, puis de longues marches solitaires et des panoramas à couper le souffle au cœur du Népal rural et montagnard. C’est en tout cas ce que je m’imagine lorsque j’embarque à 21 heures pour mon vol EY 52, Genève – Abu Dhabi – Katmandou.

Avec le soleil couchant, la chaîne de l’Himalaya se dévoile à l’approche de Katmandou, dans une succession de sommets dont certains me sautent aux yeux : les trois 8000, le pyramidal Dhaulagiri (8’167 m), le secret Manaslu (8’163 m) et la muraille des Annapurna (8’091 m). Puis se succèdent les massifs du Ganesh Himal (7’422 m) et du Langtang Himal (7’246 m), tous deux visibles depuis Katmandou. Plus loin, le quatrième 8000, l’imposant Shishapangma (8’027 m), sommet entièrement tibétain, se détache à l’arrière. Incroyable de voir mon itinéraire là, devant moi, entre le Ganesh, le Langtang et le Dorje Lhakpa (6’966 m). Fou de retrouver les images gravées dans mon souvenir, celles qui m’ont poussé à partir et celles qui se sont imposées à moi pour définir mon itinéraire, afin de fouler ces paysages grandioses. La chaîne de l’Himalaya reste visible durant environ quarante minutes de vol, pendant lesquelles les sommets sombrent peu à peu dans la pénombre.

KGH : une institution ! Construit en 1967, il a su garder jusqu’à aujourd’hui un certain charme au milieu des rues surfréquentées de Thamel. Son propriétaire, Karna Shakya, forestier de formation et figure de la conservation au Népal, est considéré par beaucoup comme le père du tourisme népalais.

Thamel, le quartier des voyageurs à Kathmandu. Un dédale de ruelles où s’entassent enseignes de trekking, boutiques de matériel et d’artisanat, le tout noyé dans un fouillis de câbles électriques. Vingt ans plus tôt, j’y avais découvert l’ancien repaire des hippies sur la route de Kathmandu ; le quartier a bien changé, mais il garde cette effervescence qui happe le voyageur dès l’arrivée.

Après la rue, le toit d’un restaurant est un endroit rêvé pour saisir toute la complexité de cette ville, avec au loin le stupa de Swayambhunath, le « temple des singes ».

Sur le toit du Helena’s, ce jeune couple accepte de bon cœur le portrait. La photo est pour eux, le plaisir pour moi, l’échange pour nous.

Ganesh Himal Hotel, décembre 1994 : j’y débarque chaotiquement, sans électricité, dans les bouchons de Thamel. L’hôtel a été transformé depuis, mais j’y ai retrouvé les mêmes repères : le balcon d’en face, l’école en contrebas. Ce premier contact avec le Népal m’a imprégné d’un souffle profond qui ne m’a plus quitté ; vingt ans plus tard, l’émotion est intacte.

La gazelle et la roue du Dharma représentent le bouddhisme tibétain. Le premier sermon public du Bouddha a eu lieu dans le « Parc aux gazelles » de Sarnath, près de Bénarès : il y « mit en mouvement la roue de la Loi », exposant pour la première fois son enseignement. Ce motif couronne l’entrée de la plupart des monastères tibétains.

Le stupa de Bodnath est une merveille. Majestueux, il trône à l’intérieur d’une enceinte constituée d’échoppes, monastères, petits hôtels et cafés. Certains d’entre eux offrent une vue saisissante sur le stupa et les fidèles en circumambulation lente. Le site se situe dans un improbable quartier tibétain en périphérie de Kathmandu. Après l’afflux des réfugiés tibétains vers les années 60, il est entouré de très nombreux monastères bouddhistes. Le stupa daterait du 14ème siècle.

Le soleil couchant renforce la teinte dorée, alors qu’une faible brise soulève les étoffes colorées des cinq couleurs sacrées. Selon l’école Nyingma, bleu : l’espace, la voûte céleste (akasha) ; blanc : l’air, le vent, les nuages (vayu) ; rouge : le feu (agni) ; vert : l’eau (jala) ; jaune (ou orange) : la terre (prithvi).

Les yeux apaisés du Bouddha expriment simplement la connaissance ; leur regard porte dans les quatre directions : c’est l’omniscience de l’Éveillé, qui voit tout.

Et ce que l’on prend pour un nez n’en est pas un : c’est le chiffre 1 népalais, symbole de « l’unique », la voie unique vers l’illumination, celle de l’enseignement du Bouddha.

Enfin, le troisième œil, masqué par les banderoles, figure la sagesse.

Vu d’en haut, Boudhanath dessine un immense mandala, image de l’univers bouddhiste : le dôme blanc, les drapeaux qui rayonnent, et tout autour le fourmillement du quartier tibétain. C’est l’heure où les pèlerins affluent pour la kora du soir et allument les lampes à beurre. Chaque étage du stupa figure d’ailleurs un élément, du plus terrestre au plus céleste : la base carrée, la terre ; le dôme, l’eau ; la flèche aux treize anneaux, le feu ; le parasol, l’air ; et le joyau qui le couronne, l’espace.

L’histoire des quatre frères harmonieux se décline en plusieurs versions, mais cette figuration représente le respect des anciens et l’harmonie, au-delà des différences d’âge et de puissance.

J’ai rendez-vous avec Gobinda pour répondre à l’invitation de Tendi Sherpa pour son mariage avec Phurwa Chhokpi Sherpa. Une chemise pour l’occasion et quelques bouteilles de vin dans un sac et c’est parti, 9 dans une jeep. Et là un accueil très émouvant de Tendi que je n’avais jamais rencontré, puis la foule des grands jours dans une grande salle avec au fond des moines qui se préparent pour la célébration avec quelques bières. Des centaines d’invitations et un mariage à la valaisanne, mais x10.

Mon sac est prêt. A chaque fois ce sont de longues réflexions pour en limiter la taille, mais faire face à l’imprévu, sachant que pour 3 semaines je ne pourrai compter que sur moi-même pour l’essentiel.
Gobinda et le guide, Jabar Raï, me rendent visite peu avant midi. Aux premières paroles je me rends compte que la communication sera difficile, sa maîtrise de l’anglais est assez sommaire, pour ne pas dire plus.
L’ethnie Raï est l’une des plus anciennes du Népal. Ils vivent principalement au Nord-Est du Népal et représentent quelques pourcents seulement de la population. Aux origines du Népal, les Raï (Kirat) y ont constitué le premier royaume et détenu le pouvoir durant plusieurs siècles.
L’hôtel m’organise le transfert en taxi à Nagarkot où j’ai une nuit réservée à Country Villa. Je devrai encore m’organiser pour une seconde nuit sur place. Mon guide me rejoindra dans deux jours, normalement…

La route n’a pas changé, elle est toujours aussi chaotique, et ceci malgré l’afflux de touristes chinois et les nouveaux hôtels luxueux construits sur ces collines qui constituent, à près de 2’000 m d’altitude, un magnifique belvédère sur la chaîne de l’Himalaya. Je découvre finalement Nagarkot, avec ses nombreuses échoppes et petits cafés où de nombreux jeunes citadins viennent passer des week-ends romantiques.

Magnifiquement situé à l’extrémité d’une crête, la qualité est au rendez-vous, que ce soit l’accueil, les services, la chambre. Seul internet qui est hors service.
Un coup d’œil en direction des vallées au Nord, et me voilà rassuré pour la descente à pied, l’itinéraire que j’ai prévu semble réalisable. Malgré la brume persistante, je distingue le cheminement sur une arête mal dessinée en contrebas.
Avec un estomac encore dérangé par la fête du mariage de Tendi, mon repas était frugal hier soir avec un plat de riz. Pourtant la carte et les buffets étaient particulièrement bien tenus. Ce matin mon estomac semble à nouveau fonctionnel.

Le Gangchenpo (6’387 m) m’accompagnera jusqu’au Langtang. Son sommet conserve sa forme pyramidale quelle que soit la direction du point de vue.

Plus haut que son voisin, le Dorje Lhakpa (6’966 m) veille comme un grand frère sur le Gangchenpo, toujours à ses côtés. Sa silhouette pyramidale est visible jusqu’à Kathmandu.

Toujours plus haut, difficile de savoir quelles sont les limites constructives pour augmenter la hauteur de la tour. L’hôtel a su conserver son charme suite à ses agrandissements successifs, la qualité y a gagné et l’accueil est convivial. Après y avoir fait la connaissance de Gyanjan Maharjan en 1994, puis y avoir passé une nuit avec Patrick en 1998 dans une sorte de bungalow, j’y retourne comme en pèlerinage.

Lors de mon passage en 1994, la famille de Gyan Bahadur vivait dans une modeste maison à cet endroit. Vingt ans plus tard, la maison a disparu, laissant place à des friches : le signe des difficultés que traverse le monde rural népalais, où beaucoup quittent la terre pour la ville ou l’étranger. Ces deux photos, prises du même point, sont un crève-cœur. L’ensemble des collines de Nagarkot porte d’ailleurs les traces de cette déprise agricole.

La descente depuis Nagarkot à 2’000 m jusqu’au fond de la vallée, en direction du nord vers Sipaghat à 700 m, au bord de l’Indrawati, ne figure sur aucun itinéraire de trekking. Pourtant, ce trajet mérite le détour tant les villages et les paysages agricoles qui se succèdent offrent une vision différente des treks de moyenne et haute montagne. Depuis Sipaghat, il est possible de retourner à Kathmandu par la route, ou de poursuivre vers le nord en bus jusqu’à Melamchi, point de départ de la montée vers le col de Lauribina, sur le chemin de l’un des tout premiers itinéraires de trek du Népal, celui de l’Helambu.
Avec le brouillard, il aura fallu abuser un peu de la confiance en soi pour rassurer mon guide Jabar, qui ne comprenait pas vraiment pourquoi se compliquer la vie avec ce trajet hasardeux. Mais il était là, à l’heure du départ, à huit heures et demie, ce qui ne va pas de soi au Népal.

Étonnamment, plus que partout ailleurs durant ma randonnée, mon cheminement m’aura laissé une telle impression de dépaysement. Est-ce le premier jour ? Est-ce ces chemins perdus au milieu d’une campagne presque ancestrale ? Est-ce cette puja (cérémonie) pour un jeune adolescent dont je n’ai pas compris le sens ?

Petit temple sans prétention, dédié à Shiva, reconnaissable à son lingam. Shiva est l’une des trois grandes divinités de l’hindouisme, aux côtés de Brahma et Vishnu.

Au fil des hameaux, ce sont surtout des femmes que je croise à l’ouvrage : le bétail, les récoltes, la maison. Les enfants à l’école, les hommes souvent partis travailler ailleurs.

Vers Sipaghat et la plaine l’Indrawati, en suivant l’arête de Deupur.

Tout au long de la crête se succède un chapelet de hameaux newar. Maisons de terre serrées les unes contre les autres.

Une maison traditionnelle newar sur trois étages, qui mêle pierre, torchis et tôle ; les toits d’ardoise d’autrefois ont presque tous disparu. Le rez abrite le bétail et le grain. Au premier étage, les pièces de vie. Au deuxième, sous le toit, les combles. La base peinte en ocre, blanchie plus haut, est une finition traditionnelle, à la fois décorative et protectrice.

Le schéma se répète tout au long du chemin, mais je reste sous le charme de ces maisons pleines de vie, où chaque objet trahit une utilité, pratique ou religieuse. Seules une parabole et l’électricité contredisent l’apparente immuabilité de la tradition.

La randonnée se poursuit, entre champs de millet et maisons où la vie s’organise, indifférente à mon enthousiasme d’Occidental.

Une magnifique maison newar sur quatre étages. Parfois, des demeures particulièrement cossues et rénovées tranchent avec le caractère agricole et plus modeste des autres habitations. Difficile de savoir d’où vient une telle aisance. Le système de caste reste très ancré au Népal : les Tamang, par exemple, y occupent une position inférieure, subordonnés aux Newar, et plus loin dans mon périple, aux Yolmo.

À nouveau un petit hameau, fait de quelques maisons allongées qui abritent sûrement plusieurs familles. En descendant, la végétation se fait plus luxuriante.

Une vaste demeure aux longues galeries de bois, que le temps dégrade inexorablement. Je me promène par temps sec en décembre, mais une grande partie de l’année, le Népal est soumis à la mousson, qui ronge rapidement les structures naturelles. Si le randonneur peut trouver les toits de tôle plus disgracieux, on comprend aisément que ce matériau est presque une révolution dans ce monde rural.

Ici, l’autel domestique est bien plus richement décoré ; une touffe de tulsi le couronne. On y lit les noms des dieux Vishnu et Ganesh, que l’on retrouve sous forme de statuette.

À gauche, un pieu de bois surmonté de statuettes rougies : probablement la divinité gardienne du foyer, que l’on dresse près de l’autel pour protéger les lieux.

À son pied repose un lingam de Shiva. La famille ou les proches viennent y faire une puja à certaines occasions, et des offrandes y sont probablement déposées chaque matin.

Encore des écoliers que j’ai dérangés. Ils me suivent jusqu’à ce que je les prenne en photo.

Une famille semble garder ce temple hindou. Le mari, saoul ou fou, je ne le saurai pas, mais un peu encombrant : sa femme et sa mère ont su le raisonner pour qu’il quitte la scène.

Ce temple est dédié à Brahmani, l’une des sept mères guerrières, les Sapta Matrika, qui incarnent les énergies de la déesse-mère hindoue, Devi. Brahmani représente l’énergie du dieu Brahma, le créateur, dont elle est issue. La légende du temple veut qu’un jour une femme enceinte ait entendu un bruit dans le sol, sous son lit. Elle creusa et découvrit la tête de la déesse. On raconte qu’un tigre, monture de Devi, veille sur le temple durant la nuit.

Dahalthok, situé à 1’000 m, est le dernier village avant d’atteindre la plaine de l’Indrawati. Le sentier serpente à travers le village, derrière les maisons principalement. De fait, je ne rencontre pas grand monde, on peut penser que ce cheminement à l’arrière des maisons est volontaire.

Sur le côté de la piste, un villageois a pris possession du replat pour étaler, et profite des journées sèches de l’arrière-saison pour sécher et égrener son maïs.

Nous attendons le bus. Pas d’horaire ici, il faut attendre : il arrive assez vite et, par chance, il reste deux places. Le long de la rivière, on prépare la terre au fumier pour les cultures d’hiver.
Une heure de route chaotique et nous voici à Melamchi, au confluent de l’Indrawati et de la Melamchi Khola, cette rivière que je remonterai bien plus haut dans quatre jours, du côté du pays Yolmo.
Les momos frits de l’hôtel River Side ne me laisseront pas un souvenir inoubliable.

En traversant la Melamchi Khola sur le pont suspendu, je ne me doute pas encore que le changement de culture sera radical. On quitte les villages tamang et newar des collines pour pénétrer sur les terres du peuple yolmo, d’origine tibétaine, qui forme une petite minorité avec sa propre langue. Il s’est installé récemment, il y a deux ou trois siècles seulement, venu de Kyirong pour gagner cette vallée cachée. Il s’agirait ni plus ni moins que l’un de ces beyul chers aux Tibétains, où Guru Rinpoché aurait médité.
Ah, alors le fil est tout tracé, et il vaut la peine de le tisser.
Voici la dernière phrase retravaillée pour ouvrir cet écho personnel :

Padmasambhava, ou Guru Rinpoché, le précieux maître, est ce missionnaire légendaire qui aurait porté au Tibet ses enseignements sous la forme du bouddhisme tantrique. Sa figure rayonne bien au-delà, jusqu’au Sikkim et au Bhoutan. C’est à Taktsang, le Nid du Tigre accroché à sa falaise au-dessus de Paro, que la tradition l’y fait méditer trois ans, porté jusque-là sur le dos d’une tigresse. D’une vallée cachée à l’autre, le même maître veille sur tout l’Himalaya.

Après une première montée très raide, Tallakthot est le premier palier de cette bascule vers l’Helambu. La succession de collines qui s’étagent devant moi m’enchante, je me sens chez moi à des milliers de kilomètres de ma maison.

À voir les regards intrigués des écolières et écoliers, les trekkeurs ont depuis longtemps déserté ces sentiers : l’Helambu, jadis prisé pour sa proximité avec Kathmandu, s’est vidé de ses marcheurs au profit des grands itinéraires de l’Annapurna et de l’Everest.

Une affiche promet le Japon, le visa et du travail là-bas. C’est l’autre horizon de ces collines : la jeunesse qui s’en va. Des années plus tard, j’ai peut-être croisé un de ces gamins à Shin-Ōkubo, à Tokyo, ce petit Katmandou où aboutissent leurs rêves contrariés. Le pays vit pour une large part de l’argent que renvoient ses enfants exilés.

Les dernières maisons de Tallathok, exposées au sud. Difficile de croire que dans quatre mois, une grande partie d’entre elles ne seront plus que décombres. Le 25 avril 2015, le séisme, magnitude 7,8, ravagera ces collines où je m’engage.

À cette altitude, le bananier pousse encore. C’est la dernière lisière des collines chaudes, avant la longue montée vers l’Helambu.

Sur le mur de l’école, le Bouddha et Saraswati, la déesse hindoue du savoir, peints côte à côte. Voilà le Népal que j’aime, ce mélange de traditions qui se côtoient depuis toujours, ou presque.

Le millet mis à sécher, dernier grand travail de l’année avant l’hiver. De sa farine on fera, au choix, de la bouillie ou du raksi, cet alcool qui réchauffe les soirées fraîches de la saison qui vient.

Nandi, le taureau de Shiva, sera le dernier témoin de l’hindouisme pour plusieurs jours. Je retrouverai Shiva, et son trident, à Gosainkund dans six jours.

Avec ces stupas, ou chörten dans la culture tibétaine, nous entrons dans le monde bouddhiste. Shiva s’efface devant Shakyamuni, le Bouddha, l’éveillé, sans jamais tout à fait disparaître : les deux mondes se côtoient ici comme partout au Népal. Sous différentes formes, ces monuments m’accompagneront jusqu’à la fin de mon périple, à Swayambhunath, où l’hindouisme et le bouddhisme se retrouveront mêlés au-dessus de Kathmandu.

Les yeux du Bouddha, pour la première fois de la montée. Ce chörten n’a pas la splendeur des grands stupas de la vallée : blanchi à la chaux, trapu, façonné par des mains de village, il annonce à sa manière modeste qu’on est bel et bien entré chez les Yolmo.

Je ne me lasse pas de ces terrasses et villages perchés sur quelque promontoire.

A l’image de Newartol (1’800 m), les villages situés sur le versant donnant sur la rivière de l’Indrawati sont beaucoup mieux exploités que sur le versant de la Melamchi Khola. Difficile à imaginer le travail titanesque pour aménager ces terrasses étroites, pour les exploiter et les entretenir.

La nuit à la lodge du dragon est ma première vraie nuit de trek. Et pourtant elle est tenue par des hindous de Manali dans l’Himachal Pradesh, petite ville touristique au pied de l’Himalaya. Un père, une jeune fille et une enfant. Impossible de comprendre ce qui les a poussés à s’établir si loin de chez eux, même si on peut supposer qu’ils ont de l’expérience dans le tourisme.
Ongzen Sherpa s’intéresse à la photo, et en particulier à mon appareil photo. Par rapport aux népalais rencontrés jusqu’ici, c’est une toute autre attitude, plus curieuse, plus intéressée à l’aspect financier. L’échoppe et le repas dénotent également d’un plus grand savoir-faire.

Une petite échoppe où discutent quelques personnes m’incite déjà à faire une petite pause, une heure à peine après mon départ. Sherab Hyolmo me présente fièrement sa culture, un ancien fait la pose dans toute sa sagesse.

Sermathang est un point de passage contrôlé pour le trekking. On y trouve également un petit office touristique et 4 temples (Urgyen Choling Gompa, Sangak Phuntsok Urgyen Choling Gompa; Tashi Choling Gompa; Padma Kundrol)

Vue plongeante depuis le monastère sur un lieu intriguant le long de l’Indrawati, Majhuwa, à découvrir peut-être une fois sur le Panch Pokari trek.

Lever matinal après une bonne nuit de sommeil. Premier matin avec une météo radieuse. La veille j’ai appris avec un guide népalais et deux français à jouer à un jeu de cartes local. L’itinéraire par la crête pour atteindre Ama Yangri a été discuté, et déconseillé. Les raisons invoquées me semblent douteuses, je sais que cet itinéraire est praticable et facile, mais parfois quand la vérité ne peut être dite, les népalais préfèrent sortir un mensonge un peu tiré par les cheveux. Au retour je lirai qu’il s’y trouve un camp militaire, d’où peut-être une explication.
Dans 3 jours je serai en face, à Thadepati (3’690 m), sur le chemin du col de Lauribina. Derrière ces sommets se trouve le fond de la vallée de Langtang, Bamboo lodges.

Après avoir fait valider le permis de trekking, nous poursuivons notre chemin jusqu’à Tarkeghyang, qui est jalonné de stupas et monastères.

Levé matinal, départ à l’aube à 3°C. Après 1h10 de marche, nous voilà au col à 3’200 m. Déjà 600m de dénivelé, c’est la grande forme aujourd’hui, même si le sac est léger puisque nous repasserons à la lodge sur le chemin du retour.

Quel panorama, surtout au Nord et à l’Est, avec toujours le Gangchempo, pyramidal, et son grand frère le Dorje Lhakpa. A 10 h la luminosité est parfaite. Tout à l’Est le Gauri Chankar (7’134 m), le massif de l’Everest avec le Likhu Chuli. Je me demande si l’Everest ne serait pas caché quelque part. Je profite de la clarté pour photographier tout ça en détail, au retour je devrais m’y retrouver.

Le mythique Gaurishankar (7’134 m), ou Jomo Tseringma en tibétain, lieu de résidence des 5 sœurs de longue vie, dont Ama Yangri peut être considérée comme l’émanation de l’une d’entre elles, Tashi Tseringma.

Première photo de Jabar Raï, mon guide. Nous l’avons bien mérité, je crois aussi qu’il est rassuré par notre endurance du jour.

Sapins et rhododendrons : mes forêts fétiches de l’Himalaya, qui atteignent voire dépassent les 4’000 m d’altitude. Elles remplacent ici nos forêts européennes d’arolles et de mélèze en haute altitude (2’200 m environ), avant les pelouses alpines.

Un petit air de Valais avec ces murs en pierres sèches ; manque plus que le raisin, le vin et le fromage. Curieux écho : en 1951, Ella Maillart franchissait ce même versant en cherchant sans cesse son Valais natal, jusqu’à comparer le fromage local, le chiri, au sérac de ses montagnes. Elle, elle descendait de Melamchi pour remonter ensuite à Tarkeghyang ; moi je fais le chemin exactement à l’envers. Sur ces étroits gradins, elle voyait “un laboureur [peinant] à faire faire un demi-tour à sa charrue tirée par un dzo”. Il est 16h15, la nuit tombe déjà et il nous reste à rejoindre Melamchigaon, que nous atteindrons un peu moins d’une heure plus tard. Ouf !

La cuisine de la lodge, dans laquelle a eu lieu un très agréable souper, assis par terre au coin du feu avec la patronne, Jabar et un français.

Il se dégage de ce village une forte impression de prospérité, où les terres agricoles sont sacrifiées pour que les maisons puissent s’espacer, pour que chacun s’y trouve à son aise dans son individualité, au contraire des villages traditionnellement serrés lorsque les conditions sont plus rudes et où seule la communauté est garante de la survie de chacun. C’est un lieu de rassemblement où les jeunes restent au pays pour leur scolarité, où les plus anciens construisent leur relative riche demeure, résultat de leur réussite économique et sociale. C’est du moins mon impression, forcément biaisée. Je n’ai finalement séjourné que quelques jours dans l’Helambu des Yolmopa, entre Sermathang, Ghangyul, Tarkeghyang et Melamchigaon.

Depuis deux générations, les villages Yolmo se sont construits sur un modèle où les principaux revenus sont gagnés à l’extérieur du pays, en Inde, au Moyen-Orient et en Occident. Il faut dire que cette ethnie est établie relativement récemment au Népal, ayant quitté les plateaux tibétains il y a deux à trois siècles environ. Leurs habitudes du nomadisme, du commerce ou de la transhumance ont certainement contribué à forger ce comportement. (Principalement extrait et interprété de Binod Pokharel, Adaptation and Identity of Yolmo)

Melamchigaon est situé sur un magnifique plateau exposé au soleil levant. Comme Tarkhagyang, il semble déjà engourdi en attendant l’hiver, malgré un soleil matinal radieux. De nombreuses nouvelles maisons sont construites ou en construction, éparses, pour certaines avec des façades modernes colorées sous forme de fausses briques.

Une grande école avec un internat vient également d’y être construite, avec une vaste cour. Certains jeunes Yolmo de Kathmandu y passent une année scolaire. Jabar m’a demandé la veille au soir d’être prudent et de ne pas rester discuter avec les jeunes, merci mais je ne suis plus un gamin!

Les Tamangs, peuple indigène bouddhiste de cette région, se sont mêlés aux nouveaux arrivants, qui apportaient avec eux le prestige du bouddhisme tibétain des lamas. Certaines de leurs femmes marièrent des Yolmo, alors que globalement les Tamangs gardèrent leur statut d’agriculteur. Dans la région colonisée par les Yolmo, en altitude, il semble que progressivement une hiérarchie se soit installée, les Tamangs étant engagés comme paysan, ouvrier ou pour d’autres tâches, alors que les Yolmo exerçaient des tâches plus rentables. Depuis les années 1980 le tourisme a apporté une contribution supplémentaire à la prospérité de ces fiers peuples de montagne.

Avalokiteshvara à quatre bras (Tchenrézi). Ses deux mains jointes au cœur tiennent le joyau qui exauce, tandis que les deux autres portent le rosaire et le lotus, symboles de sa compassion infinie pour les êtres. C’est la forme sous laquelle on récite le mantra le plus répandu de tout l’Himalaya, ce “Aum mani padme hum” qu’Ella Maillart traduisit par “Vénération au joyau dans le lotus”. De ce même bodhisattva descend la Kannon, très présente au Japon sous une forme féminine : une seule divinité, vénérée du Népal à l’Extrême-Orient, dont le nom signifie partout “celui ou celle qui entend les cris du monde”.

Un mariage se prépare au temple, “ghyang” en langue locale, mot tibétain qui désigne le monastère autour duquel le village s’est bâti. D’où les deux noms du lieu : Melamchi-gaon, “gaon” étant le village en népali, et Melamchi-ghyang. Un même nom décliné des hauteurs jusqu’à la vallée : la rivière Melamchi Khola, et la bourgade de Melamchi Bazar, ou Melamchi Pul, “le pont de Melamchi”, que j’ai franchi quatre jours plus tôt.

La cuisine s’active. J’ai rencontré la veille, sur le chemin un peu en dessous de Tarkeghyang, une colonne très animée d’une vingtaine de villageois en route pour la première partie du mariage. La cérémonie se tient sur deux jours, d’abord chez la mariée, puis chez le marié, ponctuée de chang, cette bière de millet qu’Ella Maillart goûtait en 1951 sans jamais s’y faire. Un mariage mobilise tout le village, hier comme aujourd’hui.

Mon petit compagnon de route, souvenir de mes enfants restés à la maison, m’accompagne chaque jour du voyage. Je le perdrai quelques jours plus tard, oublié dans une échoppe au bord du chemin. Sur cette photo, il pose une dernière fois devant les montagnes.

Moulin traditionnel comme on en trouve au bord des ruisseaux, sa méthode est universelle. C’est probablement celui-là même qu’Ella Maillart croisa en 1951 juste avant d’entrer dans Melamchi, “une roue à aubes, deux pierres de meules, un primitif moulin au bord du torrent” qui lui annonçait la proximité du village. Sous les Alpes ou sous l’Himalaya, l’eau, la pierre et le grain content la même histoire.

Ce pont suspendu marque l’entrée du parc national du Langtang. Les activités y sont strictement réglementées, la faune et les forêts protégées. En 1951, Ella Maillart s’enfonçait dans ces mêmes montagnes pour gagner le lac sacré du Gosainkund. Elle racontait aussi comment cette vallée du Langtang, pour avoir choisi le Népal contre le Tibet en 1856, avait obtenu de conserver ses anciennes mœurs polyandres.

Vue sur Melamchigaon, ses maisons dispersées sur ce magnifique plateau. Je laisse le dernier village du pays Yolmo pour m’engager vers les lacs de Gosainkund. Ici prend fin le Helambu et la vallée de la Melamchi Khola : le chemin franchit la crête vers le bassin de la Trishuli et entre dans la région du Langtang. Aux villages bouddhistes yolmo succèdent peu à peu les hauteurs sauvages, jusqu’au col de Laurebina et aux lacs sacrés.

Premier contact avec les langurs, ou entelles. Une communauté d’une trentaine d’individus se prélasse dans une clairière agricole apparemment délaissée. Des sentinelles bien placées m’empêchent de m’approcher trop près des petits qui batifolent.

Dans l’hindouisme, les langurs sont vénérés comme l’incarnation du dieu-singe Hanuman, fidèle allié de Rama et symbole de force et de dévotion. Ce statut sacré les protège : on les nourrit volontiers et on les tolère malgré leurs incursions incessantes dans les champs et jusqu’aux abords des maisons. Ni vraiment sauvages ni domestiques, ils vivent à la lisière du monde des hommes.

Des marches de pierre cheminent sans discontinuer jusqu’au col de Thadepati à 3’690 m, dans une magnifique forêt qui me rappelle le Bhoutan. C’est une succession de tsugas, d’épicéas majestueux, et finalement de sapins blancs qui marquent la limite supérieure de la forêt. Les rhododendrons forment une strate arbustive dense et omniprésente en sous-bois. En 1951, Ella Maillart montait vers ce même col à travers ce qu’elle décrivait comme “la splendeur éblouissante d’une forêt de rhododendrons arborescents en fleur”. Plus haut, de grands genévriers cèdent progressivement la place aux landes alpines. Je rejoins le col après presque quatre heures d’effort depuis Melamchigaon.

Le col de Thadepati (3’690 m) marque un changement de région. Je quitte le Helambu, dans le district de Sindhupalchok, pour la région de Ghyangphedi, dans le district de Nuwakot.

C’est aussi un changement de paysage radical : pour plusieurs jours, je quitte les zones agricoles et les forêts de conifères et chemine désormais en milieu alpin, entre 3’500 m et 4’500 m.

Au loin se découpe le col de Lauribina (4’620 m), avec Phedi (3’800 m) à sa base, ma prochaine étape.

Au col, l’accueil au Sumcho Top Lodge est digne d’une cabane suisse, organisation au top. Le panorama s’ouvre vers l’est, les premiers nuages bourgeonnent déjà, il est 15h. Je m’imagine oiseau, planer quelques mètres plus haut et voir pointer l’Everest.

C’est sur cet alpage du col, “bien au-dessus de la limite des forêts”, qu’Ella Maillart campa en 1951, laissant ses porteurs aux pieds nus l’attendre là plutôt que d’affronter la neige des hauteurs.

Moi j’ai le privilège de loger dans un gîte confortable, et qui plus est d’en être l’unique hôte.

Melungtse (7181), Gauri Shankar (7134), Choba Bamare (5’971), Kang Nachugo (6734)

Urking Kanggari (5’863 m). À sa droite, masqué, le col de Ganja La (5’130 m). Avec le col de Tilman plus à l’est, ce sont les deux passages d’altitude qui permettent de franchir cette barrière vers la haute vallée du Langtang.

Gangchempo (6’387 m), avec Tembathang (5’702 m) au premier plan. À son pied, le col de Tilman, ardu et périlleux, permet de rejoindre la haute vallée du Langtang. Il porte le nom de l’explorateur britannique Bill Tilman qui, le premier, reconnut la région en 1949, deux ans avant le passage d’Ella Maillart. Son guide n’était autre que Tenzing Norgay, futur premier vainqueur de l’Everest.
En empruntant le col de Laurebina, j’entreprends un détour de cinq jours pour rejoindre le haut Langtang.

De gauche à droite, Loenpo Gang (6’979 m), sur la frontière tibétaine, Dorje Lhakpa (6’966 m) et Dorje Lhakpa Li (6’563 m). Le Dorje Lhakpa, à la silhouette pyramidale reconnaissable entre toutes, est visible jusque depuis la vallée de Katmandou.

Depuis un peu plus d’une heure, la course du soleil et les remontées de nuages dans les plaines s’offrent en spectacle. Les sommets enneigés se couvrent progressivement d’or. Une scène immuable tissée d’instants qui passent et ne reviennent pas. Majestueux.

Le Jugal Himal (6’532 m) et le Phurbi Chyachu (6’637 m) marquent la limite est du Langtang et la frontière avec le Tibet. Le froid s’installe vite, mais il faut patienter pour le lever de la lune. Ma lampe de poche est restée au lodge : j’attends encore un peu.

La lune se lève derrière le Phurbi Chyachu, une demi-heure après le coucher du soleil. Le jour s’éteint à l’ouest, l’aube nocturne prend le relais à l’est. L’œil s’habitue peu à peu à cette clarté subtile. Pleine ce soir, la lune baigne les crêtes d’une lumière froide, presque irréelle.

La lune prend de la hauteur et détache une à une les arêtes, jusqu’à l’Everest. Je tiens la forme, aucun souci physique, et les astres m’offrent un spectacle de toute beauté : je suis comblé. Des instants précieux, offerts presque sans contrepartie, sinon celle d’avoir voulu ce voyage et de l’avoir mené.

De retour au lodge, il est 20h45. La mer de brouillard s’est retirée et les lumières des villages tracent mon itinéraire des derniers jours : Tarkeghyang, Ghangyul, Sermathang. Une dernière photo en pose longue avant de me coucher, la température est étonnamment douce.

La lune repasse le témoin au soleil, de retour à l’est. Une nouvelle journée commence au col, dans la lumière dorée du matin. Le Yolmo émerge des brumes matinales : « la terre entourée de hautes montagnes et protégée par la déesse Ama Yangri ».

Le Dorje Lhakpa se réveille dans la lumière du matin, les nuages accrochés à ses crêtes. Son nom dit toute sa puissance : le dorje, ce sceptre rituel que tient Guru Rinpoché, symbolise le diamant indestructible et la foudre qui tranche l’ignorance. Il est temps de quitter le col et de reprendre la route vers le Gosainkund.

Un dernier café dans la cuisine du lodge, en compagnie des deux gardiens et de Jabar. Casseroles de cuivre, théières et bocaux d’épices alignés : le cœur chaleureux de la maison avant de reprendre la route.

Au-delà du col s’ouvre la vallée de Ghyangphedi, ses versants boisés encore noyés de brume à cette heure matinale. Ella Maillart y décrivait déjà les caravanes de Tamangs qu’elle croisait en montant, ce peuple « lui aussi originaire du Tibet, mais établi au Népal depuis fort longtemps ». Ce seront nos premiers pas vers un autre monde sacré, celui des hauteurs et du lac de Shiva, Gosainkund. Ensuite la vallée du Langtang, puis le Tamang Heritage Trail, plus à l’ouest au pied du Ganesh Himal.

Derniers instants dans le pays des Yolmopas. Je peine à quitter cet endroit majestueux. Les pics enneigés au loin, le gîte accueillant, le calme de la montagne inspirent un profond sentiment de sérénité.

Discussions dans la gaieté avec le tenancier de cette auberge qui n’a rien d’un hôtel. Les activités dans le parc national sont très limitées : le bois de chauffage doit être apporté depuis l’extérieur du parc, ce qui entraîne des coûts supplémentaires. Sur la carte, le chemin vers Phedi semblait court et facile ; il s’est révélé le plus éprouvant de tout le trek, montant et descendant à pic le long des arêtes. Ella Maillart le notait déjà en 1951, citant le Père Huc : ces sentiers « ne sont commodes que pour les oiseaux ».

L’itinéraire pour passer le col du Lauribina se précise. Les deux lodges de Phedi sont bien visibles sur leur promontoire constitué d’une ancienne moraine érodée. Cet itinéraire entre Thadepati et Lauribina est certainement le plus délicat en cas de chutes de neige : il n’y a aucune échappatoire une fois passé l’Hôtel Natural View Point.

Ella Maillart rapportait que les Sherpas nommaient ce col Balmou Sissah, « le Col de la Mort », car des pèlerins trop légèrement vêtus y mouraient parfois de pneumonie foudroyante.

Pour atteindre Phedi, peu de dénivelé entre le départ et l’arrivée, mais un « up and down » soutenu : près de 1’000 m de dénivelé positif et 800 m de négatif. Le couple français des Pyrénées rencontré la veille a imposé un rythme qui m’a aspiré, fierté oblige, durant trois heures de marche effective. L’acclimatation est faite, les mollets ont pris du volume après sept jours de marche. Le premier tiers du trek est derrière moi.

La montée au col se fait sans trop d’effort avec un peu d’acclimatation et une météo favorable. À Gyaje, à 4’200 m d’altitude et à un peu plus d’une heure du col, on se trouve à un équivalent de 2’700 m du point de vue de la végétation et des activités agricoles et pastorales dans les Alpes.

Ici, nous avons enfilé nos vestes : le vent glacial du col ne pardonne pas. Ella Maillart le décrivait comme « un torrent d’air glacial qui débouche du nord, un démon déchaîné qui transperce tout ».

Passé le col, la neige fait son apparition. Elle se révélera problématique sur le chemin : croûtée en surface, ramollie dessous, elle cède par endroits et il faut veiller à ne pas s’y casser une jambe.

En 1951 déjà, Ella Maillart connaissait ces pièges : « Parfois j’enfonce jusqu’à mi-cuisse dans des trous de neige, ou bien je glisse comme à ski sur des plaques de névé (Topdgé dira plus tard que je sais voler sur la neige). »

Le massif du Ganesh Himal se laisse apercevoir quelques minutes avant de disparaître dans les nuages, qui persisteront toute la journée et accentueront, avec le vent soutenu, l’ambiance montagnarde. Pabil (Ganesh IV : 7’052 m), Ganesh II (7’110 m) à l’arrière, Salasungo (Ganesh III : 7’043 m) et le Ganesh V (6’770 m). Le point culminant du massif, le Yangra (Ganesh I : 7’422 m), n’est pas visible.

Derniers regards vers l’est : Thadepati sur la première arête, et le temple de Guru Rinpoché sur la deuxième à Nigale Bhanjyang, sont déjà loin. Le sommet à l’arrière est le Sailung, à 3’147 m.
C’est un point clé de la randonnée, car dès les premières neiges il reste fermé durant l’hiver. Même si le col semblait bien dégagé vu de l’Ama Yangri, la météo n’était pas particulièrement favorable et la neige aurait très bien pu déjà montrer le bout de son nez durant les étapes d’approche. C’est donc avec le cœur plus léger que nous nous préparons à basculer sur le versant ouest pour la deuxième phase de la randonnée dans le Langtang.

Après l’Ama Yangri, un deuxième sommet gravi et drapé de prières. Dans quelques minutes, deux pierres de plus s’ajouteront à ce lhatse, le cairn que les voyageurs élèvent au col. Les lhatse honorent aussi ceux qui n’ont pas réussi la traversée.

Malgré le temps maussade, en grande forme, je fais un petit pas de travers vers Cholangpati Danda : l’escapade offre un point de vue sur le massif du Langtang Himal et me fait atteindre l’altitude maximale du trek, 4’680 m. Ghenge Liru (Langtang II : 6’596 m), Langtang Lirung (7’234 m). Le Ghenge Liru, peu impressionnant depuis ici, offrira un panorama majestueux depuis Nagthali.

Le lac de Gosainkund, le plus vénéré parmi les 108 lacs sacrés de la région, attire chaque année des milliers de pèlerins hindous qui viennent y prendre un bain rituel lors de la fête de Ganga Dashahara au printemps, ou de Janai Purnima en août. Selon la mythologie hindoue, le dieu Shiva aurait creusé lui-même ces lacs avec son trident sacré, le Trishul, donnant ainsi naissance à la rivière Trishuli.
Le Janai Purnima est aussi appelé « festival du cordon sacré » : un cordon jaune porte-bonheur, noué au poignet, qui se change une fois l’an à cette occasion.
Le festival de Ganga Dashahara, bien connu pour ses bains sacrés à Varanasi, célèbre la descente du Gange depuis le ciel jusqu’à la terre.
Durant l’hiver, chacune des quatre lodges assure une permanence par tranche de quatre jours.

L’épisode du Samudra Manthan est raconté dans plusieurs textes fondateurs de l’hindouisme, notamment les Puranas (Bhagavata Purana, Vishnu Purana) et les deux grands poèmes épiques, le Mahabharata et le Ramayana. Il raconte comment les dieux s’unirent pour créer, après mille ans d’efforts, l’amrita, la boisson d’immortalité, et pourquoi Shiva dut boire le poison halahala produit lui aussi lors de ce barattage de la mer de lait (Sagar Manthan). En réalité, Shiva n’avala pas le poison : sa compagne Parvati lui serra le cou pour l’empêcher de descendre. Shiva en devint tout de même bleu sous l’effet du puissant venin. Cet épisode lui aurait donné une soif intense : pour l’étancher, il planta son trident dans la montagne pour en faire jaillir des sources. Ainsi naquirent les lacs sacrés de Gosainkund et les sources de la Trishuli.

Statuette de Hanuman, le dieu-singe très populaire, avec le trident de Shiva. Hanuman est reconnaissable à sa face de langur. C’est un disciple du dieu Rama, reconnu pour son grand dévouement.
Cette statue représente Hanuman avec le lingam de Shiva, ce qui fait référence à un épisode du Mahabharata et du Ramayana. Rama, après avoir vaincu le démon Ravana au Sri Lanka, dut s’absoudre de ses crimes envers Shiva, car il avait tué l’un de ses brahmanes. Il devait pour cela installer le plus grand lingam de Shiva à Rameswaram dans les deux jours suivant sa victoire. Il demanda à son disciple Hanuman d’aller au mont Kailash chercher ce lingam. Toutefois Hanuman prit du retard, car il dut se battre contre le gardien Kaka Bhairava. Rama demanda alors à sa femme Sita de l’aider à réaliser sa dévotion dans les temps. Celle-ci lui confectionna un lingam de sable. Hanuman arriva finalement, mais voyant le lingam déjà installé, il se fâcha. Rama l’autorisa cependant à retirer le lingam de Sita pour mettre le sien. Ne pouvant l’ôter avec ses mains tant il était solidement ancré, il l’enroula de sa queue et put l’arracher, mais y perdit sa queue. Conscient de sa folie, Hanuman réalisa, sur les conseils de Rama, une adoration à Shiva à Thirukurungavur, au sud de l’Inde, où est érigé le temple de Kundala Karaneshwarar. C’est l’un des rares temples où Shiva et Hanuman se font face. Le nom Thirukurungavur est hérité de cette histoire et signifie « lieu où Shiva fut adoré par un dieu à face de singe ». Pour sa part, le temple de Ramanathaswamy, sur la petite île de Rameswaram toute proche du Sri Lanka, abrite le lingam de Hanuman avec les marques de sa queue, et le lingam de sable de Sita.

Il est un peu plus de cinq heures à Lauribinayak (3’970 m) : il faut déjà se préparer pour la nuit la plus haute du trek, à près de 4’000 m. Un jeune Népalais de la lodge souffre de maux de tête ; je lui donne un analgésique et lui conseille de redescendre si le mal persiste. Un petit peu de réseau, à nouveau, me permet d’envoyer un bref sms à la maison.

C’est dans le massif du Mansiri Himal, à l’ouest, que les premiers sommets s’illuminent vers 6h30, dont l’imposant Manaslu à 8’163 m. Sur la gauche se trouvent l’Himalchuli (7’893 m) et, au centre, le large Ngadi Chuli (7’871 m, aussi appelé Peak 29, Dakura, Dakum ou Dunapurna). L’Himalchuli Ouest (7’540 m) est à peine visible tout à gauche, lui aussi au soleil.

J’aperçois au loin l’alpage de Nagthali (3’165 m), posé dans un îlot de lumière au milieu des versants encore noyés d’ombre. J’y serai dans six jours, après la boucle par le Langtang. Étrange rendez-vous donné à l’avance, à un point minuscule perdu dans l’immensité.
La montagne tiendra ses promesses : cette crête illuminée se révélera comme l’étape la plus émouvante de tout le trek.

Au matin du 9 décembre, la lune se couche doucement derrière les Annapurnas.

Beaucoup d’émotions et de gratitude : j’y étais dans le sanctuaire des Annapurnas le 10 décembre 1994. Au pied de l’Annapurna Sud (7’219 m), (tout à gauche sur la photo), du Machapuchare (6’993 m), de l’Annapurna Fang (7’647 m, sous la lune) et de l’Annapurna I (8’091 m, premier 8’000 jamais gravi, par Herzog et Lachenal en 1950, soit un an avant le voyage d’Ella Maillart).

Les autres sommets sur la photo, plus à droite : le Lamjung Himal (6’983 m), l’Annapurna IV (7’525 m) et l’Annapurna II (7’937 m).

Nous sommes maintenant le 25 avril 2015, je rédige mon blog quatre mois après mon voyage. La terre secoue le centre du Népal avec une force inouïe. Je suis sidéré, accroché aux nouvelles et aux réseaux sociaux durant des jours. Les images sont terribles : sur tout l’itinéraire de mon trek, je ne vois que maisons effondrées, villages dévastés, Népalais et randonneurs aux abois. Les appels aux dons se multiplient sur tous les canaux ; mais s’informer et verser un peu d’argent à distance ne font que marquer mon impuissance.
Je suis profondément bouleversé. Mon blog photo s’arrête net sur cette image du glacier du Langtang Lirung, ces séracs d’une beauté majestueuse qui, ce jour-là, s’abattront sans pitié sur le village de Langtang. La veille encore, les Langtangpa s’étaient réunis au monastère pour le Ghewa, la cérémonie bouddhiste en mémoire de leurs défunts, chantant et dansant tard dans la nuit. Le lendemain, en quelques secondes, l’écroulement du glacier emporta plus de trois cents vies, dont toute une communauté de villageois dévoués à héberger les voyageurs étrangers dans leur petit coin de paradis, qui s’est transformé en enfer ce jour-là.