Premières impressions : Tokyo et ses gratte-ciel nous laissent entrevoir la démesure de cette ville grandiose, qui surpasse toutes les cités du monde depuis le milieu du XVIIIᵉ siècle avec ses 38 millions d’habitants. Anciennement nommée Edo, elle devint le siège du pouvoir lors de l’avènement du shogunat des Tokugawa, en 1603, avant d’être officiellement rebaptisée Tōkyō, « la capitale de l’Est », et désignée capitale impériale en 1868, au tout début de l’ère Meiji.
Projet : 1 Tokyo
Comme dans beaucoup de grandes villes, d’anciens quartiers industriels sont aujourd’hui reconvertis en zones résidentielles. C’est le cas ici, à Shibaura, en bord de baie, où les tours d’habitation poussent là où fumaient autrefois les usines. C’est ici qu’est né, à la veille de la guerre, le géant Tokyo Shibaura Electric, par contraction devenu Toshiba. Avant lui, des geishas habitaient ces ruelles ; après les bombes, ce furent les dockers et les ouvriers du port. Puis les années bulle ont déversé leurs néons et leurs discothèques, avant que le calme des immeubles résidentiels ne reprenne, à son tour, possession des lieux..
Tokyo, 13 mai. Notre première journée commence à hauteur d’enfant. Sur le trottoir ensoleillé, une classe entière avance en file, coiffée de ces casquettes écarlates qui rythment les matins japonais. Les visages se lèvent, curieux ; nous n’avons pas fait dix pas que le Japon se présente déjà, joyeux et discret. Une petite troupe de regards émerveillés qui ouvre, sans le savoir, notre voyage.
À l’embouchure de la Sumida, là où le fleuve se fond dans la baie, s’étendait jadis le cœur marchand d’Edo. Ses eaux ont charrié vers la ville le riz, le saké et le bois venus des provinces, le long de rives ponctuées de pêcheries, d’entrepôts et des jardins du shogun.
Tout bascule en 1853, quand les « navires noirs » du commodore américain Perry jettent l’ancre dans la baie et forcent le Japon, jusque-là fermé, à s’ouvrir au monde.
S’ensuivent quinze années de troubles : en 1868, le shogunat tombe, l’empereur est restauré, et le Japon entre dans l’ère Meiji, celle de la modernisation et de la fierté retrouvée: la baie devient le poumon industriel et portuaire du pays.
Nous avons quitté le port de Takeshiba et marchons vers le centre-ville, en longeant le canal qui borde le jardin de Hama-rikyū. À quelques pas à peine, la rumeur s’efface : le sentier suit ces vieilles berges de pierre, sous une voûte d’arbres où le soleil filtre par éclats. Au bout de l’allée, une tour de verre rappelle la ville moderne — mais ici, à l’ombre des feuillages, le promeneur ralentit, et Tokyo se découvre soudain plus douce qu’on ne l’imaginait.
Sur la route de Ginza, nous poussons une porte et le ciel réapparaît, capturé sous une immense voûte d’acier : le Tokyo International Forum, sa nef de verre tendue comme la carène d’un navire. Devant nous, un couple avance sans hâte. Deux silhouettes paisibles sous l’arche, et la ville, un instant, se fait plus calme.
L’une des vues les plus célèbres de Tokyo : le pont de pierre du Palais impérial, le Seimon Ishibashi, aujourd’hui résidence de l’empereur. Au fond, sur la verdure, pointe la petite tour de guet Fushimi-yagura, vestige de l’ancien château d’Edo.
Sur la grande pelouse du Kōkyo Gaien s’alignent les pins noirs du palais, taillés et redressés depuis des décennies : des bonsaïs géants, nature à demi façonnée par la main de l’homme. Derrière eux montent les tours de verre de Marunouchi, droites et neuves. Deux mondes que tout oppose, l’ancien et le moderne, le vivant et le minéral ; et pourtant, pins patients comme gratte-ciel pressés, tous tendent vers le même ciel.
Ces pins, pourtant, n’ont rien laissé au hasard : depuis plus d’un siècle, des mains les courbent, les soutiennent et les redressent pour les guider vers le haut. Les tours de Marunouchi, elles, ont jailli en quelques saisons à peine. Tout les sépare, le temps long du jardinier et la hâte du bâtisseur ; pourtant un même élan les emporte vers le ciel.
Pour entrer dans l’ancien château d’Edo, il faut passer l’Ōtemon, la « grande porte ». C’était jadis l’entrée d’honneur de la forteresse des shōguns, franchie par les seigneurs venus faire allégeance. Derrière elle s’étendent aujourd’hui les jardins de l’Est, désormais ouverts à tous là où nul n’entrait sans y être convié.
L’avenue file droite entre les tours de verre du quartier d’affaires, si hautes qu’elles taillent le ciel en un mince bandeau. En contrebas, taxis et camionnettes glissent vers le prochain feu. Tokyo se montre ici sous son visage le plus ordonné, minéral et vertical.
Dix-huit heures, la rame arrive déjà pleine. Derrière les portes vitrées, des visages serrés ; devant nous, la file avance sans bousculade, chacun à son rang sur la ligne jaune, et personne ne pousse.
Dans le grand dojo du Kōdōkan, là où le judo est né, des dizaines de pratiquants s’exercent côte à côte sur les tatamis. Les corps se saisissent, tombent et se relèvent dans un froissement continu de toile blanche. Sous la bannière de l’école, on entre librement regarder cette mécanique patiente, et l’on en oublie l’heure.
Près de la gare de Suidōbashi, à un jet de pierre du Dôme, l’enseigne de Maruhachi s’allume au crépuscule. Sous le noren bleu nuit marqué du huit cerclé, une porte de bois clair et une petite lampe posée à même le sol : une de ces tables populaires comme Tokyo en garde, où l’on écarte le rideau sans façon. C’est là que nous avons soupé, le soir d’un match de baseball qui se jouait au Dôme, juste en face.
Au carrefour, la nuit, surgit un parc d’attractions en plein cœur de Tokyo : la grande roue sans moyeu de Tokyo Dome City et, derrière, les rails illuminés des montagnes russes. Les passants traversent sans lever les yeux, habitués à ce manège suspendu au-dessus des immeubles. Nous, nous nous arrêtons, un peu incrédules.
La rue se dresse en colonnes de lumière : kanji empilés jusqu’aux étages, lanternes rouges suspendues comme des fruits mûrs, chacune promettant ses nouilles et sa bière. Des devantures, la clarté déborde sur le trottoir et dore au passage les visages qui s’avancent. C’est l’heure tiède où la grande ville se retire dans ses ruelles, et Tokyo, l’espace d’une rue, baisse la voix.
Sur la banquette du retour, presque toute la rangée s’incline vers son téléphone, pouces en mouvement et regards baissés ; un seul tient encore un livre. La rame avance tranquille, à demi vide. Aucun mot ne circule. Nous voyageons au milieu de ce silence, spectateurs d’un soir.
Au bout de l’avenue déserte, la Tokyo Tower dresse dans le noir sa charpente orange, héritière avouée de la tour Eiffel. La ville s’est tue, les feux passent au vert pour personne. Nous rentrons à l’hôtel le long des trottoirs vides, sa lumière dans notre dos comme un veilleur qui ne s’éteindra pas.
À Akihabara, il suffit de s’écarter de l’avenue des salles de jeux pour retrouver le calme. En plein jour, cette ruelle vit au ralenti : un konbini à l’angle, des vélos appuyés contre les murs, des enseignes étroites qui grimpent le long des façades. C’est l’envers du quartier des bornes et des néons, plus ordinaire, presque paisible, là où le vacarme électronique se tait.
À Shinjuku, la gare la plus fréquentée du monde, chacun sait quel train prendre, mais pas très bien où il va. Toute une génération file vers une destination que personne ne semble avoir choisie.
On l’oublie aujourd’hui, mais le quartier de Shinjuku fut d’abord un relais de poste : Naitō-Shinjuku, le « nouveau relais » ouvert en 1698 sur la route de Kōfu, là où les voyageurs s’arrêtaient avant de reprendre leur chemin. Trois siècles plus tard, on s’y croise encore sans se voir.
Le feu passe, et la foule s’élance des deux côtés à la fois, des centaines de pas qui se mêlent sans jamais se heurter, sous les écrans géants et les tours qui referment le ciel. À regarder ce flot, on oublie ce que dit le nom du quartier. Shinjuku signifie « nouveau relais » : shin, nouveau, et juku, la halte de poste. En 1698, sur la route de Kōfu, on en ouvrit un ici, plus proche d’Edo, sur les terres de la famille Naitō, d’où son premier nom, Naitō-Shinjuku. Là où les voyageurs s’arrêtaient pour souffler, on ne fait plus que traverser.
À l’entrée de Kabukichō, la tête de Godzilla surgit entre deux immeubles. Juste en dessous, une affiche du Mandalorien et de Grogu.
À deux pas du tumulte de la ville, la forêt de Meiji-jingū avale tout. Quelques pas sous sa ramure, et Tokyo se tait. Nous rentrons du sanctuaire (jingū), encore tout à notre première rencontre avec le shintō(-isme). Ici, la forêt elle-même est sacrée, et l’on s’y enfonce comme pour quitter en douceur le domaine des kami, ces présences invisibles que l’on devine dans les arbres, les sources et les ancêtres.
Devant le gymnase national de Yoyogi, un groupe d’élèves bavarde joyeusement sur le trottoir. Volants et rubans pastel pour les unes, tenues plus sobres pour les autres, tout le monde rit et s’interpelle. Un peu à l’écart, une présence adulte veille, discrète et bienveillante.
La Takeshita-dōri déroule ses boutiques roses et sucrées, crêpes débordantes et vitrines kawaii, ce goût japonais du mignon. La rue est animée sans être bondée, et l’on flâne entre une échoppe de barbe à papa et un konbini, au milieu d’adolescents venus de tout le Japon. Tout ici est jeune, criard et tendre à la fois.
Au bord d’un chemin où sont exposés des haïkus, une statue de bronze accueille le promeneur : Matsuo Bashō, le bâton à la main, le grand chapeau de paille posé près de lui. Bashō (1644-1694) est le maître du haïku, ce poème japonais minuscule de dix-sept syllabes réparties en trois vers de cinq, sept et cinq, qui saisit en un éclair une saison, une sensation, un instant qui passe. La règle veut presque toujours qu’un mot évoque la saison, et tout l’art consiste à dire beaucoup en disant très peu. Son poème le plus célèbre tient en trois images : une vieille mare, une grenouille qui plonge, le bruit de l’eau.
Mais Bashō ne fut pas seulement poète, il fut marcheur. En 1689, il partit à pied vers le nord du Japon, cinq mois de route et près de deux mille quatre cents kilomètres dont il tira son chef-d’œuvre, Oku no hosomichi, « La Sente étroite du Bout-du-Monde », où le carnet de voyage et les poèmes se répondent. C’est ce voyageur que la statue célèbre, assis un instant comme pour reprendre son souffle entre deux haïkus, pendant que le chemin bordé de poèmes lui fait écho, trois siècles plus tard.
Au Kokugikan de Ryōgoku, les lutteurs montent sur le dohyō pour la cérémonie d’entrée. Ils frappent dans leurs mains et lèvent les bras, gestes hérités du sacré. Car le sumo ne fut pas d’abord un sport, mais un rite shintō, un combat offert aux kami dans les sanctuaires pour s’attirer de bonnes récoltes, et les chroniques en parlent déjà au VIIIᵉ siècle. De là viennent le sel qui purifie le ring, les saluts, et le toit suspendu au-dessus du dohyō, pareil à celui d’un sanctuaire. Nous y sommes, au Natsu Basho, le tournoi de mai, dans le haut lieu du sumo. La salle s’enflamme à chaque empoignade, on hurle le nom des favoris à chaque charge. Et cette année-là, le suspense tient jusqu’au bout : à égalité parfaite, Wakatakakage et l’ōzeki Kirishima doivent se départager en un ultime barrage, que Wakatakakage emporte d’une poussée, au terme d’un retour que personne n’attendait.