Projet : 8 Nara

A peine arrivé par un chemin de traverse, un daim s’est arrêté entre deux lanternes de pierre et nous regarde, libre et familier. À Nara, ces animaux vivent par milliers, considérés depuis toujours comme les messagers des dieux du Kasuga. Ils déambulent dans la ville et les temples, quémandant biscuits et caresses, parfaitement chez eux.

Au bord de l’allée se dresse un vieux camphrier, son tronc noueux ceint à mi-hauteur d’une corde de paille sacrée. Ici, comme au mont Miwa, c’est l’arbre lui-même qu’on vénère, demeure possible d’un kami. Quelques lanternes de pierre moussues veillent à ses pieds, et la forêt du Kasuga l’enserre de sa pénombre.

Au sommet de quelques marches moussues, un torii vermillon ouvre sur la forêt profonde, gardé par deux lanternes de pierre. Nous sommes dans les bois du Kasuga, une forêt restée intacte depuis plus de mille ans, où la chasse et la coupe furent toujours interdites. Le rouge du portique tranche sur le vert sombre.

Le long de la galerie vermillon, des lanternes de bronze pendent par dizaines, patinées de vert, leurs flancs ajourés filant en enfilade. Chacune fut offerte aux dieux du Kasuga, sanctuaire du grand clan Fujiwara, par un fidèle, un noble ou un guerrier dont elle porte parfois encore le nom : mille ans de prières suspendues sous un même toit. Avec les lanternes de pierre semées dans les bois, le sanctuaire en compte près de trois mille. Deux fois l’an, à la nuit tombée, on les allume toutes ensemble, et leur flamme est censée dissiper les ténèbres de l’ignorance.

Devant les galeries vermillon du Kasuga se dresse un cèdre énorme, neuf siècles peut-être, déjà dessiné jeune sur un rouleau d’il y a sept cents ans. À sa base a poussé un genévrier qui montait vers le toit voisin : plutôt que de l’abattre, on a percé la toiture pour le laisser passer. Ici, on ne coupe pas l’arbre, on plie le bâtiment, car c’est l’arbre que l’on vénère, comme au mont Miwa.

Le Nandaimon du Tōdai-ji dresse sa colossale charpente de bois, gardée par deux rois célestes de huit mètres sculptés voici huit siècles. Un daim traverse tranquillement l’esplanade, entre les visiteurs. Cette porte annonce déjà la démesure de ce qui attend plus loin.

Voici le Daibutsuden, l’un des plus grands bâtiments de bois du monde, ses shachihoko dorés luisant sur le faîte. L’édifice qu’on admire est pourtant plus petit que l’original : deux fois les flammes l’ont emporté, deux fois on l’a rebâti. Un empereur le fit dresser au VIIIe siècle pour coiffer tout un réseau de temples à travers le pays et faire du bouddhisme le ciment de l’État. Ce que le clan Soga avait semé à Asuka, graine fragile dans un hall modeste, était devenu cette montagne de bois.

Dans la pénombre du hall veille un géant de bois, sourcils noués et bouche tordue de fureur, prêt à frapper. C’est l’un des Shitennō, les quatre rois célestes qui montent la garde aux points cardinaux autour du Bouddha. Sa colère n’est pas cruauté mais vigilance, la même que celle de Fudō devant qui nous nous étions arrêtés à Unpen-ji, ou des Niō à la porte de Hase-dera : il effraie le mal pour protéger le calme qui règne au centre.

Un autre de ces gardiens tient au creux de sa main une petite pagode d’or, couronné, cuirassé, le visage grave : c’est Tamonten, veilleur du nord et protecteur des trésors de la Loi. La pagode qu’il porte les abrite en miniature, sœur minuscule de toutes celles que nous avons vues monter dans le ciel, la grande de Negoro, le Konpon Daitō du Kōyasan, la plus petite du Japon à Murō-ji. Ici, une pagode tient dans une paume.

Et le voici enfin, quinze mètres de bronze assis dans la pénombre, la main levée pour dire de ne rien craindre, auréolé d’une nuée de petits bouddhas dorés. Un empereur le fit couler au VIIIe siècle pour conjurer les épidémies qui ravageaient le pays, et il fallut l’or, le cuivre et la peine d’une nation entière ; le jour où on lui ouvrit les yeux, un moine venu d’Inde en traça la pupille au pinceau, devant toute la cour. Ce Bouddha-soleil, Vairocana, est celui-là même que le Shingon de Kūkai place au cœur du monde, et le petit bouddha de bronze d’Asuka, le premier de tous, en fut le lointain aïeul. Devant cette masse sereine, on se tait, écrasé et apaisé à la fois.