Le château d’Okayama se dresse au-dessus de ses douves, ses murs laqués de noir. Les Japonais l’appellent Ujo, le château du Corbeau.
Projet : 3 Okayama
Le Kōrakuen s’ouvre en larges pelouses que traversent des ruisseaux et de petits ponts. Une promeneuse à l’ombrelle bleue et son enfant complètent le tableau. Ici, pas de massifs serrés mais de l’espace et de l’herbe rase, et l’eau qui relie tout : un jardin où l’on marche, où chaque détour révèle une autre vue. C’est l’un des trois grands jardins du Japon, aménagé à la fin du XVIIᵉ siècle par les daimyō d’Okayama.
En japonais, on en retient la formule kō-raku : d’abord le souci, ensuite le plaisir. Kōrakuen est donc le jardin de la joie différée, celui du seigneur qui, avant de se délasser, a accompli son devoir.
Trois enfants se penchent sur l’eau où glissent les koïs, les uns dorés, les autres kohaku, blancs à grandes taches rouge vif ; leur mère veille, le temps semble suspendu. Le même calme qui retenait jadis les daimyō retient aujourd’hui ces petits.
En fin de journée, l’étang devient un miroir. Sur un rocher affleurant, deux canards et une tortue prennent le dernier soleil, et les pins de l’îlot y plongent leur reflet sans une ride. Le jardin retient son souffle, et nous avec lui.
Le soir dépose une lumière de miel sur l’étang. Au centre, un îlot de pins taillés, une lanterne de pierre, quelques azalées roses, et leur reflet parfait dans l’eau immobile. Tout cela a été pensé voici trois siècles pour que chaque pas révèle un nouveau tableau.
Au sanctuaire Kibitsu, près d’Okayama, un prêtre officie devant l’autel, dos aux fidèles assis en silence. Les piliers vermillon encadrent les offrandes dorées et les pendentifs de papier blanc qui marquent le sacré. Nous assistons de loin à un rite shintō ordinaire, probablement des directeurs de brasserie de saké.
À l’écart de l’allée principale, un pavillon de bois s’ouvre sur un jardin de poche : des carpes glissent entre les pierres, un érable en pot se tient au bord. Rien ne déborde. Le silence de l’ombre fait le reste.
Voici le cœur de Kibitsu : son honden aux toits jumeaux, deux pignons accolés en une silhouette que l’on ne voit nulle part ailleurs au Japon. Ce style, le Kibitsu-zukuri, vaut au bâtiment le rang de trésor national. Sous l’immense toiture de bois sombre, des siècles de prières se sont succédé.
Un peu plus loin, un petit sanctuaire de bois patiné se tient au pied de la colline, simple et sans apprêt. Une corde sacrée, quelques marches, et la forêt tout autour. Ce sont ces autels modestes, semés le long du chemin, qui donnent au lieu sa profondeur.
Les piliers de bois se répètent jusqu’au fond du corridor de Kibitsu. Un couple s’y avance. Entre le monde et le sanctuaire, on change de pas.
Adossé à la verdure, un autre pavillon attend ses visiteurs, sa cloche de corde pendue à l’avant-toit. Un fidèle s’en approche, monte les marches, s’incline. Le sanctuaire Kibitsu n’est pas un seul temple mais une constellation de lieux saints dispersés sur la pente.
Depuis la hauteur du corridor, le regard embrasse les toits du sanctuaire, un pavillon vermillon parmi les pins, puis les maisons et les collines bleues de l’ancienne province de Kibi. C’est ce paysage, dit-on, qui vit naître la légende de Momotarō, le garçon né d’une pêche.
Au bord d’un étang, un petit sanctuaire vermillon pose ses piliers laqués sur la pierre, vif éclat de couleur dans le vert. C’est Uga, dédié à la divinité des moissons et des eaux.
Dans sa niche de bois clair, un Niō écarlate veille, muscles tendus et sourcils froncés, un vajra à la main. C’est l’ungyō, celui à la bouche close : les Niō viennent toujours par paires, l’un bouche ouverte (agyō), l’autre fermée (ungyō), figurant ensemble la première et la dernière syllabe de toute chose. Ces gardiens bouddhistes protègent les lieux sacrés des démons. Celui-ci, vif de couleur, semble tout juste sorti de l’atelier du sculpteur.
Entre deux bâtiments, les toits de tuiles s’emboîtent en cascade, faîtages et pignons sculptés se répondant d’un édifice à l’autre, la colline verte pour fond. On devine, à ce foisonnement, l’ampleur du sanctuaire, agrandi siècle après siècle au flanc du mont.