Projet : 5 Tokushima

Un cryptomeria immense, le sugi sacré du Japon, monte droit vers la canopée, écorce fibreuse et tronc sans fin, tel qu’on en trouve autour des vieux temples de montagne. À neuf cents mètres, la forêt d’Unpen-ji garde la fraîcheur et l’humidité d’un autre monde : certains de ces arbres comptent plusieurs siècles. On se sent tout petit au pied de ces colonnes vivantes.

Au bord du chemin, un Jizō de pierre porte son bonnet de laine rouge et son tablier, offerts pour réchauffer le gardien des âmes d’enfants. La forêt humide l’entoure, le brouillard rôde entre les troncs. Ces petites silhouettes vêtues jalonnent tout le pèlerinage de Shikoku.

À Unpen-ji, perché à neuf cents mètres, une Shō Kannon de bronze vert se dresse sur son lotus, une fleur à la main, le halo ajouré contre les jeunes pousses. Shō Kannon est le Kannon dans sa forme la plus essentielle : compassion pure, sans les attributs multiples des formes plus complexes. Les rhododendrons fleurissent à ses pieds. Ici commence un temple peuplé de centaines de statues, semées dans la montagne.

Dans sa niche de pierre, Fudō Myō-ō serre son épée et son lasso, ceint de flammes sculptées, le visage tordu de colère. Son nom dit son essence : fudō, l’Immuable, celui qui ne cède jamais. Cette fureur n’est pas cruauté mais protection : l’épée tranche les illusions, les flammes brûlent les passions, et le lasso ramène les égarés vers l’éveil. Dans le Shingon de Kūkai, il est la face courroucée de Dainichi Nyorai, le Grand Soleil, Bouddha cosmique dont tout procède.

Taillée en haut-relief dans un bloc de pierre, la Ryūzu Kannon se tient au-dessus d’un dragon qui surgit des flots : le Ryūō, Roi Dragon de la mer, se prosternant pour lui offrir un joyau. La mousse a gagné les bords, les rhododendrons encadrent la niche. Chacune de ces sculptures, à Unpen-ji, raconte sa propre scène.

Au centre d’une dalle de pierre, la Senjū Kannon, le Kannon aux mille bras, trône sur son lotus, chaque main tenant un attribut : l’épée, le vajra, le lotus. Autour d’elle s’organisent les vingt-huit divinités protectrices (Nijūhachi-bushū), gardiens célestes, rois et esprits. Aux deux flancs, deux rois dragons de la mer encadrent la scène, leurs corps ondulant dans la roche comme s’ils jaillissaient des flots. Tout l’univers bouddhiste tient sur une dalle.

Dans les hortensias, trois Rakan de bronze méditent, gesticulent, rêvent, chacun saisi dans une attitude différente. Unpen-ji en compte cinq cents, disséminés sur la montagne comme une assemblée de sages égarés dans la verdure. On en découvre un à chaque détour du sentier.

Émergeant de la brume, un rakan grimace, bouche ouverte, un petit singe agrippé à son épaule. Voilà peut-être Handaka Sonja, le sage malicieux dont le singe est l’attribut, surpris en pleine remontrance. Les cinq cents rakan d’Unpen-ji ont chacun leur caractère, comique ou farouche, loin des bouddhas impassibles.

Un bouddha de pierre repose allongé, la tête sur la main, entouré de ses disciples figés dans le deuil : c’est le Nehan, l’entrée dans le nirvana. Les rhododendrons ont fleuri autour de la scène. Sereine, la grande figure semble simplement dormir.

Du sommet d’Unpen-ji, le regard plonge sur des vagues de montagnes qui s’effacent dans la brume, l’une derrière l’autre, jusqu’à se confondre avec le ciel. Quelques cèdres se découpent au premier plan, un lambeau de nuage s’accroche à la pente. À neuf cents mètres, on domine tout Shikoku.

Au bord de la route, dans la vallée de Miyoshi, un torii de pierre sombre ouvre sur un petit sanctuaire de campagne, gardé par deux komainu usés. Personne alentour, juste les montagnes et le silence. Ces autels modestes ponctuent la moindre commune du Japon rural.

La rivière Yoshino s’étire au fond de la vallée, large et tranquille, contournant ses bancs de galets verdis. Sur l’autre rive, la petite ville d’Ikeda s’accroche au pied des montagnes de Shikoku. C’est le plus long fleuve de l’île, et il a creusé de profondes gorges plus en amont.

Le soir, notre chambre nous attend, tapissée de tatamis, les futons déroulés à même le sol. Une calligraphie veille dans la pénombre, le jardin se devine derrière les cloisons de papier. On retrouve, dans ces vieilles maisons, une simplicité que rien n’a démodée.

Sur la scène, deux marionnettes de bois prennent vie sous les mains de manipulateurs vêtus et cagoulés de noir, qui s’effacent pour qu’elles seules existent. C’est le ningyō jōruri d’Awa, cousin du bunraku, art ancien de Tokushima. Les visages de bois, d’une finesse troublante, semblent respirer.

Du haut d’une passerelle, l’avenue de Tokushima file droite entre les immeubles, baignée de la lumière dorée du soir. La circulation est fluide, la ville sans éclat ni prétention, simplement vivante. C’est une cité de province à taille humaine, où l’on respire mieux qu’à Tokyo.

Contre le ciel bleu où s’attarde un croissant de lune, une statue de bronze lève la main dans le geste de l’Awa Odori, la grande danse de Tokushima. Bras tendus, doigts écartés, elle fige pour toujours un pas de cette ronde d’été. Toute la ville vibre encore, chaque année, de ce rythme.

Une vieille échoppe ouvre sur la rue, son noren orné d’un acteur de kabuki au regard noir, des fleurs en pot sur le seuil. À l’intérieur, on devine le fouillis d’un commerce ancien. Tokushima garde, dans ses ruelles, ces façades d’un autre temps.

Sur la scène de l’Awa Odori Kaikan, les danseuses tournent en chapeaux de paille pliés, les danseurs bondissent au son des tambours et des flûtes. Tout le public lève son téléphone, emporté par le rythme entêtant de cette danse vieille de quatre siècles.