Au matin, le grand pont de Seto enjambe la mer intérieure d’île en île, ruban d’acier tendu entre Honshū et l’île de Shikoku. Nous quittons une terre pour une autre, suspendus au-dessus des flots calmes.
Projet : 4 Kagawa
Kotohira-gū (Konpira-san) est l’un des pèlerinages les plus célèbres du Japon, notamment pour cet escalier qui n’en finit pas. Il s’élève, bordé de lanternes de pierre alignées comme une garde d’honneur. Un torii de bronze marque un palier, un bâtiment ocre veille en contrebas. On compte les marches pour s’encourager : 785 jusqu’au Hongu, le sanctuaire principal, 1 368 jusqu’à l’Oku-sha, le sanctuaire intérieur tout en haut.
À mi-chemin de l’ascension de Konpira, l’Asahisha déploie son immense toit de cyprès dans la lumière verte de la montagne. Les lanternes de pierre portent le caractère 金, marque du sanctuaire des marins. Il faut s’arrêter, souffler, lever les yeux vers cette charpente magistrale.
Dans la cour du sanctuaire, un camphrier pluri-centenaire étend ses branches au-dessus des pèlerins. Les Japonais saluent ces arbres-dieux, témoins muets de tous ceux qui sont passés là.
Après 785 marches, le Hongu s’ouvre devant nous : deux pavillons de bois sombre alignés au flanc du mont Zōzu. Des pèlerins, bâton à la main, traversent la cour d’un pas lent. D’ici, les marins venaient confier leur sort à la divinité de la mer.
Du haut de Konpira, la plaine de Sanuki s’étale jusqu’aux montagnes, tapis de toits que trouent quelques champs. La brume bleuit les reliefs lointains. Le cône du Fuji de Sanuki, là-bas, se détache faiblement de la brume à l’horizon.
Plus haut encore, un petit sanctuaire vermillon s’accroche à la pente, vif sous les frondaisons. Ses lanternes blanches portent le même 金 doré que tout Konpira. Peu de pèlerins montent jusqu’ici, et le silence y est plus dense.
Au sommet des 1´368 marches, l’Oku-sha (Izutama-jinja) se niche contre la falaise, petit pavillon vermillon que gardent des tengu sculptés dans le roc. Ces esprits au long nez, gardiens des montagnes dans le shintō, veillent sur le lieu depuis la pierre. Devant l’autel, une silhouette joint les mains et s’incline, seule, sous les lanternes au signe doré de Konpira.
À l’écart du chemin principal se tient le Mihotsuhime-sha, dédié à l’épouse de la divinité de Konpira. Son toit de bois courbe descend bas sur les colonnes, gardé par un komainu de pierre. L’endroit est paisible, oublié des foules qui pressent le pas vers le sommet.
À l’entrée de Kotohira, une haute tour de bois se dresse dans le soir : le takatōrō, la plus grande lanterne de bois du Japon. Sa flamme signalait aux marins de la mer Intérieure que le sanctuaire de leur protecteur, Konpira, était là dans l’arrière-pays. Vingt-sept mètres de charpente noircie, posés là depuis plus d’un siècle et demi.
Le soir tombe sur Kotohira et allume quelques lampions le long de la rivière. La ville-étape des pèlerins se fait douce, loin de l’effort des marches.
À Zentsū-ji, soixante-quinzième étape du pèlerinage de Shikoku, un hall abrite ses rangées de statues coiffées de rouge. C’est ici que naquit Kūkai, le moine qui fonda l’école Shingon et dont on suit les pas de temple en temple. Les lanternes de pierre montent la garde sur le gravier.
Sous le préau du Tō-in Garan de Zentsū-ji, les cinq cents rakan, disciples éveillés du Bouddha, se tiennent en rang. Les fidèles leur ont tricoté des bonnets rouges et cousu des bavoirs : le rouge éloigne le mal, les bonnets les gardent au chaud, et chaque geste dit qu’on pense à eux. Leurs visages usés, tous différents, semblent suivre le visiteur du regard. On passe devant eux comme devant une foule patiente et bienveillante.
Dans la ville de Zentsū-ji, un canal borde le temple, balustrades de pierre et eau verte où flottent des cuves plantées de lotus. Un petit pont l’enjambe, des toits de tuiles s’alignent derrière. Tout est calme, ordonné, à la mesure de cette cité née autour de son sanctuaire.
Devant un hall de Zentsū-ji veille une Koyasu Kannon de bronze vert, l’enfant dans les bras, un autre serré contre son socle. On vient lui confier les naissances et la santé des petits. Le temps a patiné sa robe d’un beau vert d’eau, et son visage garde une douceur intacte.
La grande pagode de Zentsū-ji dresse ses cinq toits de bois au-dessus de la cour, près de cinquante mètres de charpente empilée sans un clou. C’est l’un des cœurs de ce temple où naquit Kūkai, fondateur du Shingon.
Deux vieilles statues de pierre dans un coin de Zentsū-ji, l’une coiffée d’une couronne, l’autre au visage rude comme un masque. Les bavoirs roses adoucissent leur sévérité, voire leur donnent un air comique. Nul panneau ne dit leur nom ; ils veillent là depuis si longtemps qu’on ne le demande plus.
Devant le hall dont la pierre proclame Honzon Yakushi Nyorai, le bouddha de la médecine, un Jizō de pierre tient un enfant dans les bras, son shakujō à la main (la canne à anneaux, attribut du Jizō). Les louches de bambou attendent au bassin pour la purification. À Zentsū-ji, les pèlerins viennent saluer le bouddha qui soulage dans cette vie, pas seulement dans la prochaine.
À l’arrière du temple, un beffroi de bois abrite sa grosse cloche, près d’un petit sanctuaire au toit gris. Derrière, les collines vertes de Sanuki ferment l’horizon, et une bannière de pèlerinage claque au vent. Zentsū-ji n’en finit pas de dérouler ses bâtiments sous la montagne.
Sur sa colline, le donjon de Marugame veille, modeste et blanc, l’un des douze derniers châteaux du Japon à avoir gardé leur tour d’origine. Il est petit, mais juché sur des murailles de pierre parmi les plus hautes du pays. Les pins se penchent à ses pieds, la mer brille au loin.
Du haut des remparts de Marugame, la ville se déploie jusqu’au rivage, et la mer intérieure pose ses îles dans la brume. On comprend, d’ici, pourquoi les seigneurs avaient choisi cette colline.
Au château de Takamatsu, les douves sont remplies d’eau de mer : l’un des rares châteaux côtiers du Japon, bâti à l’orée de la mer Intérieure de Seto. Un pont de bois les franchit, encadré de pins. Les remparts n’ont pas retenu les tours modernes, mais les douves d’eau salée, elles, sont toujours là.
Le jardin de Ritsurin déroule ses étangs entre les pins taillés et les azalées rondes, sous une colline boisée qu’il intègre à sa composition. Un pont de pierre se reflète dans l’eau verte, immobile. On dit ce jardin parmi les plus beaux du Japon, et il suffit de quelques pas pour le croire.