La lune repasse le témoin au soleil, de retour à l’est. Une nouvelle journée commence au col, dans la lumière dorée du matin. Le Yolmo émerge des brumes matinales : « la terre entourée de hautes montagnes et protégée par la déesse Ama Yangri ».
Projet : 4 Gosainkund
Le Dorje Lhakpa se réveille dans la lumière du matin, les nuages accrochés à ses crêtes. Son nom dit toute sa puissance : le dorje, ce sceptre rituel que tient Guru Rinpoché, symbolise le diamant indestructible et la foudre qui tranche l’ignorance. Il est temps de quitter le col et de reprendre la route vers le Gosainkund.
Un dernier café dans la cuisine du lodge, en compagnie des deux gardiens et de Jabar. Casseroles de cuivre, théières et bocaux d’épices alignés : le cœur chaleureux de la maison avant de reprendre la route.
Au-delà du col s’ouvre la vallée de Ghyangphedi, ses versants boisés encore noyés de brume à cette heure matinale. Ella Maillart y décrivait déjà les caravanes de Tamangs qu’elle croisait en montant, ce peuple « lui aussi originaire du Tibet, mais établi au Népal depuis fort longtemps ». Ce seront nos premiers pas vers un autre monde sacré, celui des hauteurs et du lac de Shiva, Gosainkund. Ensuite la vallée du Langtang, puis le Tamang Heritage Trail, plus à l’ouest au pied du Ganesh Himal.
Derniers instants dans le pays des Yolmopas. Je peine à quitter cet endroit majestueux. Les pics enneigés au loin, le gîte accueillant, le calme de la montagne inspirent un profond sentiment de sérénité.
Discussions dans la gaieté avec le tenancier de cette auberge qui n’a rien d’un hôtel. Les activités dans le parc national sont très limitées : le bois de chauffage doit être apporté depuis l’extérieur du parc, ce qui entraîne des coûts supplémentaires. Sur la carte, le chemin vers Phedi semblait court et facile ; il s’est révélé le plus éprouvant de tout le trek, montant et descendant à pic le long des arêtes. Ella Maillart le notait déjà en 1951, citant le Père Huc : ces sentiers « ne sont commodes que pour les oiseaux ».
Perdu au milieu de nulle part, après m’avoir accordé un bref sourire, la jeune fille de Ghopte passe son temps sur son téléphone mobile. Nounours a terminé sa randonnée : il restera ici avec les clés de ma valise.
L’itinéraire pour passer le col du Lauribina se précise. Les deux lodges de Phedi sont bien visibles sur leur promontoire constitué d’une ancienne moraine érodée. Cet itinéraire entre Thadepati et Lauribina est certainement le plus délicat en cas de chutes de neige : il n’y a aucune échappatoire une fois passé l’Hôtel Natural View Point.
Ella Maillart rapportait que les Sherpas nommaient ce col Balmou Sissah, « le Col de la Mort », car des pèlerins trop légèrement vêtus y mouraient parfois de pneumonie foudroyante.
Pour atteindre Phedi, peu de dénivelé entre le départ et l’arrivée, mais un « up and down » soutenu : près de 1’000 m de dénivelé positif et 800 m de négatif. Le couple français des Pyrénées rencontré la veille a imposé un rythme qui m’a aspiré, fierté oblige, durant trois heures de marche effective. L’acclimatation est faite, les mollets ont pris du volume après sept jours de marche. Le premier tiers du trek est derrière moi.
La montée au col se fait sans trop d’effort avec un peu d’acclimatation et une météo favorable. À Gyaje, à 4’200 m d’altitude et à un peu plus d’une heure du col, on se trouve à un équivalent de 2’700 m du point de vue de la végétation et des activités agricoles et pastorales dans les Alpes.
Ici, nous avons enfilé nos vestes : le vent glacial du col ne pardonne pas. Ella Maillart le décrivait comme « un torrent d’air glacial qui débouche du nord, un démon déchaîné qui transperce tout ».
Passé le col, la neige fait son apparition. Elle se révélera problématique sur le chemin : croûtée en surface, ramollie dessous, elle cède par endroits et il faut veiller à ne pas s’y casser une jambe.
En 1951 déjà, Ella Maillart connaissait ces pièges : « Parfois j’enfonce jusqu’à mi-cuisse dans des trous de neige, ou bien je glisse comme à ski sur des plaques de névé (Topdgé dira plus tard que je sais voler sur la neige). »
Le massif du Ganesh Himal se laisse apercevoir quelques minutes avant de disparaître dans les nuages, qui persisteront toute la journée et accentueront, avec le vent soutenu, l’ambiance montagnarde. Pabil (Ganesh IV : 7’052 m), Ganesh II (7’110 m) à l’arrière, Salasungo (Ganesh III : 7’043 m) et le Ganesh V (6’770 m). Le point culminant du massif, le Yangra (Ganesh I : 7’422 m), n’est pas visible.
Derniers regards vers l’est : Thadepati sur la première arête, et le temple de Guru Rinpoché sur la deuxième à Nigale Bhanjyang, sont déjà loin. Le sommet à l’arrière est le Sailung, à 3’147 m.
C’est un point clé de la randonnée, car dès les premières neiges il reste fermé durant l’hiver. Même si le col semblait bien dégagé vu de l’Ama Yangri, la météo n’était pas particulièrement favorable et la neige aurait très bien pu déjà montrer le bout de son nez durant les étapes d’approche. C’est donc avec le cœur plus léger que nous nous préparons à basculer sur le versant ouest pour la deuxième phase de la randonnée dans le Langtang.
Après l’Ama Yangri, un deuxième sommet gravi et drapé de prières. Dans quelques minutes, deux pierres de plus s’ajouteront à ce lhatse, le cairn que les voyageurs élèvent au col. Les lhatse honorent aussi ceux qui n’ont pas réussi la traversée.
Malgré le temps maussade, en grande forme, je fais un petit pas de travers vers Cholangpati Danda : l’escapade offre un point de vue sur le massif du Langtang Himal et me fait atteindre l’altitude maximale du trek, 4’680 m. Ghenge Liru (Langtang II : 6’596 m), Langtang Lirung (7’234 m). Le Ghenge Liru, peu impressionnant depuis ici, offrira un panorama majestueux depuis Nagthali.
Le Kimshung (6’781 m) constitue le prolongement du Langtang Lirung vers l’Est, et se situe au Nord de Kyanzin Gomba.
Le lac de Gosainkund, le plus vénéré parmi les 108 lacs sacrés de la région, attire chaque année des milliers de pèlerins hindous qui viennent y prendre un bain rituel lors de la fête de Ganga Dashahara au printemps, ou de Janai Purnima en août. Selon la mythologie hindoue, le dieu Shiva aurait creusé lui-même ces lacs avec son trident sacré, le Trishul, donnant ainsi naissance à la rivière Trishuli.
Le Janai Purnima est aussi appelé « festival du cordon sacré » : un cordon jaune porte-bonheur, noué au poignet, qui se change une fois l’an à cette occasion.
Le festival de Ganga Dashahara, bien connu pour ses bains sacrés à Varanasi, célèbre la descente du Gange depuis le ciel jusqu’à la terre.
Durant l’hiver, chacune des quatre lodges assure une permanence par tranche de quatre jours.
L’épisode du Samudra Manthan est raconté dans plusieurs textes fondateurs de l’hindouisme, notamment les Puranas (Bhagavata Purana, Vishnu Purana) et les deux grands poèmes épiques, le Mahabharata et le Ramayana. Il raconte comment les dieux s’unirent pour créer, après mille ans d’efforts, l’amrita, la boisson d’immortalité, et pourquoi Shiva dut boire le poison halahala produit lui aussi lors de ce barattage de la mer de lait (Sagar Manthan). En réalité, Shiva n’avala pas le poison : sa compagne Parvati lui serra le cou pour l’empêcher de descendre. Shiva en devint tout de même bleu sous l’effet du puissant venin. Cet épisode lui aurait donné une soif intense : pour l’étancher, il planta son trident dans la montagne pour en faire jaillir des sources. Ainsi naquirent les lacs sacrés de Gosainkund et les sources de la Trishuli.
Statuette de Hanuman, le dieu-singe très populaire, avec le trident de Shiva. Hanuman est reconnaissable à sa face de langur. C’est un disciple du dieu Rama, reconnu pour son grand dévouement.
Cette statue représente Hanuman avec le lingam de Shiva, ce qui fait référence à un épisode du Mahabharata et du Ramayana. Rama, après avoir vaincu le démon Ravana au Sri Lanka, dut s’absoudre de ses crimes envers Shiva, car il avait tué l’un de ses brahmanes. Il devait pour cela installer le plus grand lingam de Shiva à Rameswaram dans les deux jours suivant sa victoire. Il demanda à son disciple Hanuman d’aller au mont Kailash chercher ce lingam. Toutefois Hanuman prit du retard, car il dut se battre contre le gardien Kaka Bhairava. Rama demanda alors à sa femme Sita de l’aider à réaliser sa dévotion dans les temps. Celle-ci lui confectionna un lingam de sable. Hanuman arriva finalement, mais voyant le lingam déjà installé, il se fâcha. Rama l’autorisa cependant à retirer le lingam de Sita pour mettre le sien. Ne pouvant l’ôter avec ses mains tant il était solidement ancré, il l’enroula de sa queue et put l’arracher, mais y perdit sa queue. Conscient de sa folie, Hanuman réalisa, sur les conseils de Rama, une adoration à Shiva à Thirukurungavur, au sud de l’Inde, où est érigé le temple de Kundala Karaneshwarar. C’est l’un des rares temples où Shiva et Hanuman se font face. Le nom Thirukurungavur est hérité de cette histoire et signifie « lieu où Shiva fut adoré par un dieu à face de singe ». Pour sa part, le temple de Ramanathaswamy, sur la petite île de Rameswaram toute proche du Sri Lanka, abrite le lingam de Hanuman avec les marques de sa queue, et le lingam de sable de Sita.
Petit rayon de soleil sur un sommet sans nom et le Gudi (5’942 m), au Tibet. À droite, plus massif, le Kabang Ri (6’717 m).
Il est un peu plus de cinq heures à Lauribinayak (3’970 m) : il faut déjà se préparer pour la nuit la plus haute du trek, à près de 4’000 m. Un jeune Népalais de la lodge souffre de maux de tête ; je lui donne un analgésique et lui conseille de redescendre si le mal persiste. Un petit peu de réseau, à nouveau, me permet d’envoyer un bref sms à la maison.