
Villa Hotel Grand Tokyo
Premières impressions : Tokyo et ses gratte-ciel nous laissent entrevoir la démesure de cette ville grandiose, qui surpasse toutes les cités du monde depuis le milieu du XVIIIᵉ siècle avec ses 38 millions d’habitants. Anciennement nommée Edo, elle devint le siège du pouvoir lors de l’avènement du shogunat des Tokugawa, en 1603, avant d’être officiellement rebaptisée Tōkyō, « la capitale de l’Est », et désignée capitale impériale en 1868, au tout début de l’ère Meiji.

Shibaura
Comme dans beaucoup de grandes villes, d’anciens quartiers industriels sont aujourd’hui reconvertis en zones résidentielles. C’est le cas ici, à Shibaura, en bord de baie, où les tours d’habitation poussent là où fumaient autrefois les usines. C’est ici qu’est né, à la veille de la guerre, le géant Tokyo Shibaura Electric, par contraction devenu Toshiba. Avant lui, des geishas habitaient ces ruelles ; après les bombes, ce furent les dockers et les ouvriers du port. Puis les années bulle ont déversé leurs néons et leurs discothèques, avant que le calme des immeubles résidentiels ne reprenne, à son tour, possession des lieux..

Le défilé des casquettes rouges
Tokyo, 13 mai. Notre première journée commence à hauteur d'enfant. Sur le trottoir ensoleillé, une classe entière avance en file, coiffée de ces casquettes écarlates qui rythment les matins japonais. Les visages se lèvent, curieux ; nous n'avons pas fait dix pas que le Japon se présente déjà, joyeux et discret. Une petite troupe de regards émerveillés qui ouvre, sans le savoir, notre voyage.

La baie de Tokyo
À l’embouchure de la Sumida, là où le fleuve se fond dans la baie, s’étendait jadis le cœur marchand d’Edo. Ses eaux ont charrié vers la ville le riz, le saké et le bois venus des provinces, le long de rives ponctuées de pêcheries, d’entrepôts et des jardins du shogun.
Tout bascule en 1853, quand les « navires noirs » du commodore américain Perry jettent l’ancre dans la baie et forcent le Japon, jusque-là fermé, à s’ouvrir au monde.
S’ensuivent quinze années de troubles : en 1868, le shogunat tombe, l’empereur est restauré, et le Japon entre dans l’ère Meiji, celle de la modernisation et de la fierté retrouvée: la baie devient le poumon industriel et portuaire du pays.

Là où la ville respire
Nous avons quitté le port de Takeshiba et marchons vers le centre-ville, en longeant le canal qui borde le jardin de Hama-rikyū. À quelques pas à peine, la rumeur s'efface : le sentier suit ces vieilles berges de pierre, sous une voûte d'arbres où le soleil filtre par éclats. Au bout de l'allée, une tour de verre rappelle la ville moderne — mais ici, à l'ombre des feuillages, le promeneur ralentit, et Tokyo se découvre soudain plus douce qu'on ne l'imaginait.

La nef de lumière
Sur la route de Ginza, nous poussons une porte et le ciel réapparaît, capturé sous une immense voûte d'acier : le Tokyo International Forum, sa nef de verre tendue comme la carène d'un navire. Devant nous, un couple avance sans hâte. Deux silhouettes paisibles sous l'arche, et la ville, un instant, se fait plus calme.

L'échine du dragon
L'une des vues les plus célèbres de Tokyo : le pont de pierre du Palais impérial, le Seimon Ishibashi, aujourd'hui résidence de l'empereur. Au fond, sur la verdure, pointe la petite tour de guet Fushimi-yagura, vestige de l'ancien château d'Edo.

Sculptés vers le ciel
Sur la grande pelouse du Kōkyo Gaien s'alignent les pins noirs du palais, taillés et redressés depuis des décennies : des bonsaïs géants, nature à demi façonnée par la main de l'homme. Derrière eux montent les tours de verre de Marunouchi, droites et neuves. Deux mondes que tout oppose, l'ancien et le moderne, le vivant et le minéral ; et pourtant, pins patients comme gratte-ciel pressés, tous tendent vers le même ciel.

L'élan partagé
Ces pins, pourtant, n'ont rien laissé au hasard : depuis plus d'un siècle, des mains les courbent, les soutiennent et les redressent pour les guider vers le haut. Les tours de Marunouchi, elles, ont jailli en quelques saisons à peine. Tout les sépare, le temps long du jardinier et la hâte du bâtisseur ; pourtant un même élan les emporte vers le ciel.

La porte du shōgun
Pour entrer dans l'ancien château d'Edo, il faut passer l'Ōtemon, la « grande porte ». C'était jadis l'entrée d'honneur de la forteresse des shōguns, franchie par les seigneurs venus faire allégeance. Derrière elle s'étendent aujourd'hui les jardins de l'Est, désormais ouverts à tous là où nul n'entrait sans y être convié.

Canyons de verre
L'avenue file droite entre les tours de verre du quartier d'affaires, si hautes qu'elles taillent le ciel en un mince bandeau. En contrebas, taxis et camionnettes glissent vers le prochain feu. Tokyo se montre ici sous son visage le plus ordonné, minéral et vertical.

L'heure de pointe
Dix-huit heures, la rame arrive déjà pleine. Derrière les portes vitrées, des visages serrés ; devant nous, la file avance sans bousculade, chacun à son rang sur la ligne jaune, et personne ne pousse.

Au Kōdōkan
Dans le grand dojo du Kōdōkan, là où le judo est né, des dizaines de pratiquants s'exercent côte à côte sur les tatamis. Les corps se saisissent, tombent et se relèvent dans un froissement continu de toile blanche. Sous la bannière de l'école, on entre librement regarder cette mécanique patiente, et l'on en oublie l'heure.

Maruhachi
Près de la gare de Suidōbashi, à un jet de pierre du Dôme, l’enseigne de Maruhachi s’allume au crépuscule. Sous le noren bleu nuit marqué du huit cerclé, une porte de bois clair et une petite lampe posée à même le sol : une de ces tables populaires comme Tokyo en garde, où l’on écarte le rideau sans façon. C’est là que nous avons soupé, le soir d’un match de baseball qui se jouait au Dôme, juste en face.

Dome City
Au carrefour, la nuit, surgit un parc d'attractions en plein cœur de Tokyo : la grande roue sans moyeu de Tokyo Dome City et, derrière, les rails illuminés des montagnes russes. Les passants traversent sans lever les yeux, habitués à ce manège suspendu au-dessus des immeubles. Nous, nous nous arrêtons, un peu incrédules.

Néons du soir
La rue se dresse en colonnes de lumière : kanji empilés jusqu’aux étages, lanternes rouges suspendues comme des fruits mûrs, chacune promettant ses nouilles et sa bière. Des devantures, la clarté déborde sur le trottoir et dore au passage les visages qui s’avancent. C’est l’heure tiède où la grande ville se retire dans ses ruelles, et Tokyo, l’espace d’une rue, baisse la voix.

Chacun son écran
Sur la banquette du retour, presque toute la rangée s’incline vers son téléphone, pouces en mouvement et regards baissés ; un seul tient encore un livre. La rame avance tranquille, à demi vide. Aucun mot ne circule. Nous voyageons au milieu de ce silence, spectateurs d’un soir.

Tokyo Tower
Au bout de l’avenue déserte, la Tokyo Tower dresse dans le noir sa charpente orange, héritière avouée de la tour Eiffel. La ville s’est tue, les feux passent au vert pour personne. Nous rentrons à l’hôtel le long des trottoirs vides, sa lumière dans notre dos comme un veilleur qui ne s’éteindra pas.

La ruelle d’à côté
À Akihabara, il suffit de s’écarter de l’avenue des salles de jeux pour retrouver le calme. En plein jour, cette ruelle vit au ralenti : un konbini à l’angle, des vélos appuyés contre les murs, des enseignes étroites qui grimpent le long des façades. C’est l’envers du quartier des bornes et des néons, plus ordinaire, presque paisible, là où le vacarme électronique se tait.

Ligne de fuite
À Shinjuku, la gare la plus fréquentée du monde, chacun sait quel train prendre, mais pas très bien où il va. Toute une génération file vers une destination que personne ne semble avoir choisie.

Shinjuku
On l’oublie aujourd’hui, mais le quartier de Shinjuku fut d’abord un relais de poste : Naitō-Shinjuku, le « nouveau relais » ouvert en 1698 sur la route de Kōfu, là où les voyageurs s’arrêtaient avant de reprendre leur chemin. Trois siècles plus tard, on s’y croise encore sans se voir.

De Naitō-Shinjuku à Shinjuku
Le feu passe, et la foule s’élance des deux côtés à la fois, des centaines de pas qui se mêlent sans jamais se heurter, sous les écrans géants et les tours qui referment le ciel. À regarder ce flot, on oublie ce que dit le nom du quartier. Shinjuku signifie « nouveau relais » : shin, nouveau, et juku, la halte de poste. En 1698, sur la route de Kōfu, on en ouvrit un ici, plus proche d’Edo, sur les terres de la famille Naitō, d’où son premier nom, Naitō-Shinjuku. Là où les voyageurs s’arrêtaient pour souffler, on ne fait plus que traverser.

Les sentinelles de Shinjuku
À l’entrée de Kabukichō, la tête de Godzilla surgit entre deux immeubles. Juste en dessous, une affiche du Mandalorien et de Grogu.

Le bois sacré
À deux pas du tumulte de la ville, la forêt de Meiji-jingū avale tout. Quelques pas sous sa ramure, et Tokyo se tait. Nous rentrons du sanctuaire (jingū), encore tout à notre première rencontre avec le shintō(-isme). Ici, la forêt elle-même est sacrée, et l’on s’y enfonce comme pour quitter en douceur le domaine des kami, ces présences invisibles que l’on devine dans les arbres, les sources et les ancêtres.

À la sortie des cours
Devant le gymnase national de Yoyogi, un groupe d’élèves bavarde joyeusement sur le trottoir. Volants et rubans pastel pour les unes, tenues plus sobres pour les autres, tout le monde rit et s’interpelle. Un peu à l’écart, une présence adulte veille, discrète et bienveillante.

Takeshita-dōri
La Takeshita-dōri déroule ses boutiques roses et sucrées, crêpes débordantes et vitrines kawaii, ce goût japonais du mignon. La rue est animée sans être bondée, et l’on flâne entre une échoppe de barbe à papa et un konbini, au milieu d’adolescents venus de tout le Japon. Tout ici est jeune, criard et tendre à la fois.

Bashō, le poète voyageur
Au bord d’un chemin où sont exposés des haïkus, une statue de bronze accueille le promeneur : Matsuo Bashō, le bâton à la main, le grand chapeau de paille posé près de lui. Bashō (1644-1694) est le maître du haïku, ce poème japonais minuscule de dix-sept syllabes réparties en trois vers de cinq, sept et cinq, qui saisit en un éclair une saison, une sensation, un instant qui passe. La règle veut presque toujours qu’un mot évoque la saison, et tout l’art consiste à dire beaucoup en disant très peu. Son poème le plus célèbre tient en trois images : une vieille mare, une grenouille qui plonge, le bruit de l’eau.
Mais Bashō ne fut pas seulement poète, il fut marcheur. En 1689, il partit à pied vers le nord du Japon, cinq mois de route et près de deux mille quatre cents kilomètres dont il tira son chef-d’œuvre, Oku no hosomichi, « La Sente étroite du Bout-du-Monde », où le carnet de voyage et les poèmes se répondent. C’est ce voyageur que la statue célèbre, assis un instant comme pour reprendre son souffle entre deux haïkus, pendant que le chemin bordé de poèmes lui fait écho, trois siècles plus tard.

Le rite des colosses
Au Kokugikan de Ryōgoku, les lutteurs montent sur le dohyō pour la cérémonie d’entrée. Ils frappent dans leurs mains et lèvent les bras, gestes hérités du sacré. Car le sumo ne fut pas d’abord un sport, mais un rite shintō, un combat offert aux kami dans les sanctuaires pour s’attirer de bonnes récoltes, et les chroniques en parlent déjà au VIIIᵉ siècle. De là viennent le sel qui purifie le ring, les saluts, et le toit suspendu au-dessus du dohyō, pareil à celui d’un sanctuaire. Nous y sommes, au Natsu Basho, le tournoi de mai, dans le haut lieu du sumo. La salle s’enflamme à chaque empoignade, on hurle le nom des favoris à chaque charge. Et cette année-là, le suspense tient jusqu’au bout : à égalité parfaite, Wakatakakage et l’ōzeki Kirishima doivent se départager en un ultime barrage, que Wakatakakage emporte d’une poussée, au terme d’un retour que personne n’attendait.

Fourmilière
Qui n'a jamais observé une fourmilière de près? Où que le regard se pose, ça bouge, ça s'illumine. L'être humain est fascinant, bourré de contradictions: il s'agglutine, il s'isole; s'entraide, se fait la guerre; collabore, se rejette; aime, se déteste.

Fujisan
Le train Nozomi fonce vers Himeji. Par chance le Fuji se découvre, lui qui se cache presque toujours. Sa cime neigeuse domine les cheminées de Fuji-shi, la fumée des usines et les brumes du sommet se confondent.

Départ vers l'ouest
Voie 3, un long fuselage blanc glisse jusqu'à l'arrêt, museau allongé et flancs lisses. C'est notre train pour l'ouest, le Shinkansen qui avale les centaines de kilomètres jusqu'à Okayama comme on tourne les pages.

Idoles en bleu
À la sortie de la gare de Himeji, un concours de J-pop locale : huit jeunes chanteuses-danseuses se succèdent sous les yeux de parents et d’amis. Nous nous arrêtons, conquis par tant d’énergie et de conviction.
La J-pop repose sur la culture des aidoru, ces jeunes idoles formées au chant et à la danse, portées par une esthétique kawaii et un lien fort avec leurs fans. Celles-ci sont des chika aidoru, des idoles locales : des milliers de groupes de province qui se produisent devant les gares et lors de concours, loin des grandes scènes mais pas moins passionnés.

Le héron blanc
Au sommet de sa colline, Himeji déploie ses toits comme un grand oiseau prêt à l'envol. On le surnomme le Héron blanc, et sa blancheur de plâtre éclate sous le ciel de mai. Depuis quatre siècles il veille, intact, l'un des rares donjons du Japon resté tel qu'on l'a bâti.

Derrière le rempart
D'abord on ne voit qu'un long mur de plâtre ; puis les toits surgissent, étage après étage, pignons recourbés et tuiles grises. Tout ici fut pensé pour ralentir le regard comme on ralentissait l'assaillant, par un dédale de murs blancs avant d'atteindre le donjon.

Le château du corbeau
Le château d’Okayama se dresse au-dessus de ses douves, ses murs laqués de noir. Les Japonais l’appellent Ujo, le château du Corbeau.

Kōrakuen, le jardin où l’on marche
Le Kōrakuen s’ouvre en larges pelouses que traversent des ruisseaux et de petits ponts. Une promeneuse à l’ombrelle bleue et son enfant complètent le tableau. Ici, pas de massifs serrés mais de l’espace et de l’herbe rase, et l’eau qui relie tout : un jardin où l’on marche, où chaque détour révèle une autre vue. C’est l’un des trois grands jardins du Japon, aménagé à la fin du XVIIᵉ siècle par les daimyō d’Okayama.
En japonais, on en retient la formule kō-raku : d’abord le souci, ensuite le plaisir. Kōrakuen est donc le jardin de la joie différée, celui du seigneur qui, avant de se délasser, a accompli son devoir.

Les koïs du daimyō
Trois enfants se penchent sur l’eau où glissent les koïs, les uns dorés, les autres kohaku, blancs à grandes taches rouge vif ; leur mère veille, le temps semble suspendu. Le même calme qui retenait jadis les daimyō retient aujourd’hui ces petits.

Le temps suspendu
En fin de journée, l’étang devient un miroir. Sur un rocher affleurant, deux canards et une tortue prennent le dernier soleil, et les pins de l’îlot y plongent leur reflet sans une ride. Le jardin retient son souffle, et nous avec lui.

Kōrakuen à l'heure dorée
Le soir dépose une lumière de miel sur l’étang. Au centre, un îlot de pins taillés, une lanterne de pierre, quelques azalées roses, et leur reflet parfait dans l’eau immobile. Tout cela a été pensé voici trois siècles pour que chaque pas révèle un nouveau tableau.

L'office au sanctuaire Kibitsu
Au sanctuaire Kibitsu, près d’Okayama, un prêtre officie devant l'autel, dos aux fidèles assis en silence. Les piliers vermillon encadrent les offrandes dorées et les pendentifs de papier blanc qui marquent le sacré. Nous assistons de loin à un rite shintō ordinaire, probablement des directeurs de brasserie de saké.

Le jardin du pavillon
À l’écart de l’allée principale, un pavillon de bois s’ouvre sur un jardin de poche : des carpes glissent entre les pierres, un érable en pot se tient au bord. Rien ne déborde. Le silence de l’ombre fait le reste.

Les toits jumeaux
Voici le cœur de Kibitsu : son honden aux toits jumeaux, deux pignons accolés en une silhouette que l'on ne voit nulle part ailleurs au Japon. Ce style, le Kibitsu-zukuri, vaut au bâtiment le rang de trésor national. Sous l'immense toiture de bois sombre, des siècles de prières se sont succédé.

L'autel discret
Un peu plus loin, un petit sanctuaire de bois patiné se tient au pied de la colline, simple et sans apprêt. Une corde sacrée, quelques marches, et la forêt tout autour. Ce sont ces autels modestes, semés le long du chemin, qui donnent au lieu sa profondeur.

Le long corridor
Les piliers de bois se répètent jusqu’au fond du corridor de Kibitsu. Un couple s’y avance. Entre le monde et le sanctuaire, on change de pas.

Sous les arbres
Adossé à la verdure, un autre pavillon attend ses visiteurs, sa cloche de corde pendue à l'avant-toit. Un fidèle s'en approche, monte les marches, s'incline. Le sanctuaire Kibitsu n'est pas un seul temple mais une constellation de lieux saints dispersés sur la pente.

La plaine de Kibi
Depuis la hauteur du corridor, le regard embrasse les toits du sanctuaire, un pavillon vermillon parmi les pins, puis les maisons et les collines bleues de l'ancienne province de Kibi. C'est ce paysage, dit-on, qui vit naître la légende de Momotarō, le garçon né d'une pêche.

Le pavillon vermillon
Au bord d'un étang, un petit sanctuaire vermillon pose ses piliers laqués sur la pierre, vif éclat de couleur dans le vert. C'est Uga, dédié à la divinité des moissons et des eaux.

Le gardien Niō rouge
Dans sa niche de bois clair, un Niō écarlate veille, muscles tendus et sourcils froncés, un vajra à la main. C’est l’ungyō, celui à la bouche close : les Niō viennent toujours par paires, l’un bouche ouverte (agyō), l’autre fermée (ungyō), figurant ensemble la première et la dernière syllabe de toute chose. Ces gardiens bouddhistes protègent les lieux sacrés des démons. Celui-ci, vif de couleur, semble tout juste sorti de l’atelier du sculpteur.

Le dédale des toits
Entre deux bâtiments, les toits de tuiles s'emboîtent en cascade, faîtages et pignons sculptés se répondant d'un édifice à l'autre, la colline verte pour fond. On devine, à ce foisonnement, l'ampleur du sanctuaire, agrandi siècle après siècle au flanc du mont.

Le petit port
Sur la route du sud, nous longeons un port de pêche endormi, ses barques alignées sur l'eau lisse et ses hangars de tôle au pied des collines. Pas de temple ici, juste le Japon ordinaire des bords de la mer intérieure. Un camion blanc, un filet qui sèche, et le silence de midi.

Le pont vers Shikoku
Au matin, le grand pont de Seto enjambe la mer intérieure d'île en île, ruban d'acier tendu entre Honshū et l’île de Shikoku. Nous quittons une terre pour une autre, suspendus au-dessus des flots calmes.

L’escalier de Konpira
Kotohira-gū (Konpira-san) est l’un des pèlerinages les plus célèbres du Japon, notamment pour cet escalier qui n’en finit pas. Il s’élève, bordé de lanternes de pierre alignées comme une garde d’honneur. Un torii de bronze marque un palier, un bâtiment ocre veille en contrebas. On compte les marches pour s’encourager : 785 jusqu’au Hongu, le sanctuaire principal, 1 368 jusqu’à l’Oku-sha, le sanctuaire intérieur tout en haut.

L'Asahisha de Konpira
À mi-chemin de l'ascension de Konpira, l'Asahisha déploie son immense toit de cyprès dans la lumière verte de la montagne. Les lanternes de pierre portent le caractère 金, marque du sanctuaire des marins. Il faut s'arrêter, souffler, lever les yeux vers cette charpente magistrale.

Le camphrier
Dans la cour du sanctuaire, un camphrier pluri-centenaire étend ses branches au-dessus des pèlerins. Les Japonais saluent ces arbres-dieux, témoins muets de tous ceux qui sont passés là.

Au sommet de Konpira
Après 785 marches, le Hongu s’ouvre devant nous : deux pavillons de bois sombre alignés au flanc du mont Zōzu. Des pèlerins, bâton à la main, traversent la cour d’un pas lent. D’ici, les marins venaient confier leur sort à la divinité de la mer.

La plaine de Sanuki
Du haut de Konpira, la plaine de Sanuki s’étale jusqu’aux montagnes, tapis de toits que trouent quelques champs. La brume bleuit les reliefs lointains. Le cône du Fuji de Sanuki, là-bas, se détache faiblement de la brume à l’horizon.

Le sanctuaire rouge
Plus haut encore, un petit sanctuaire vermillon s'accroche à la pente, vif sous les frondaisons. Ses lanternes blanches portent le même 金 doré que tout Konpira. Peu de pèlerins montent jusqu'ici, et le silence y est plus dense.

Les tengu de la falaise
Au sommet des 1´368 marches, l’Oku-sha (Izutama-jinja) se niche contre la falaise, petit pavillon vermillon que gardent des tengu sculptés dans le roc. Ces esprits au long nez, gardiens des montagnes dans le shintō, veillent sur le lieu depuis la pierre. Devant l’autel, une silhouette joint les mains et s’incline, seule, sous les lanternes au signe doré de Konpira.

Le pavillon de la déesse
À l'écart du chemin principal se tient le Mihotsuhime-sha, dédié à l'épouse de la divinité de Konpira. Son toit de bois courbe descend bas sur les colonnes, gardé par un komainu de pierre. L'endroit est paisible, oublié des foules qui pressent le pas vers le sommet.

Le phare intérieur de Kotohira
À l’entrée de Kotohira, une haute tour de bois se dresse dans le soir : le takatōrō, la plus grande lanterne de bois du Japon. Sa flamme signalait aux marins de la mer Intérieure que le sanctuaire de leur protecteur, Konpira, était là dans l’arrière-pays. Vingt-sept mètres de charpente noircie, posés là depuis plus d’un siècle et demi.

Kotohira au soir
Le soir tombe sur Kotohira et allume quelques lampions le long de la rivière. La ville-étape des pèlerins se fait douce, loin de l'effort des marches.

Zentsū-ji
À Zentsū-ji, soixante-quinzième étape du pèlerinage de Shikoku, un hall abrite ses rangées de statues coiffées de rouge. C'est ici que naquit Kūkai, le moine qui fonda l'école Shingon et dont on suit les pas de temple en temple. Les lanternes de pierre montent la garde sur le gravier.

Les bonnets rouges
Sous le préau du Tō-in Garan de Zentsū-ji, les cinq cents rakan, disciples éveillés du Bouddha, se tiennent en rang. Les fidèles leur ont tricoté des bonnets rouges et cousu des bavoirs : le rouge éloigne le mal, les bonnets les gardent au chaud, et chaque geste dit qu’on pense à eux. Leurs visages usés, tous différents, semblent suivre le visiteur du regard. On passe devant eux comme devant une foule patiente et bienveillante.

Le canal aux lotus
Dans la ville de Zentsū-ji, un canal borde le temple, balustrades de pierre et eau verte où flottent des cuves plantées de lotus. Un petit pont l'enjambe, des toits de tuiles s'alignent derrière. Tout est calme, ordonné, à la mesure de cette cité née autour de son sanctuaire.

La Kannon des naissances
Devant un hall de Zentsū-ji veille une Koyasu Kannon de bronze vert, l'enfant dans les bras, un autre serré contre son socle. On vient lui confier les naissances et la santé des petits. Le temps a patiné sa robe d'un beau vert d'eau, et son visage garde une douceur intacte.

La pagode aux cinq toits
La grande pagode de Zentsū-ji dresse ses cinq toits de bois au-dessus de la cour, près de cinquante mètres de charpente empilée sans un clou. C'est l'un des cœurs de ce temple où naquit Kūkai, fondateur du Shingon.

Pierres anciennes
Deux vieilles statues de pierre dans un coin de Zentsū-ji, l’une coiffée d’une couronne, l’autre au visage rude comme un masque. Les bavoirs roses adoucissent leur sévérité, voire leur donnent un air comique. Nul panneau ne dit leur nom ; ils veillent là depuis si longtemps qu’on ne le demande plus.

Le bouddha guérisseur
Devant le hall dont la pierre proclame Honzon Yakushi Nyorai, le bouddha de la médecine, un Jizō de pierre tient un enfant dans les bras, son shakujō à la main (la canne à anneaux, attribut du Jizō). Les louches de bambou attendent au bassin pour la purification. À Zentsū-ji, les pèlerins viennent saluer le bouddha qui soulage dans cette vie, pas seulement dans la prochaine.

Au flanc des collines
À l'arrière du temple, un beffroi de bois abrite sa grosse cloche, près d'un petit sanctuaire au toit gris. Derrière, les collines vertes de Sanuki ferment l'horizon, et une bannière de pèlerinage claque au vent. Zentsū-ji n'en finit pas de dérouler ses bâtiments sous la montagne.

Le donjon de Marugame
Sur sa colline, le donjon de Marugame veille, modeste et blanc, l'un des douze derniers châteaux du Japon à avoir gardé leur tour d'origine. Il est petit, mais juché sur des murailles de pierre parmi les plus hautes du pays. Les pins se penchent à ses pieds, la mer brille au loin.

Vue sur la mer intérieure
Du haut des remparts de Marugame, la ville se déploie jusqu'au rivage, et la mer intérieure pose ses îles dans la brume. On comprend, d'ici, pourquoi les seigneurs avaient choisi cette colline.

Les douves de Tamamo
Au château de Takamatsu, les douves sont remplies d’eau de mer : l’un des rares châteaux côtiers du Japon, bâti à l’orée de la mer Intérieure de Seto. Un pont de bois les franchit, encadré de pins. Les remparts n’ont pas retenu les tours modernes, mais les douves d’eau salée, elles, sont toujours là.

Ritsurin
Le jardin de Ritsurin déroule ses étangs entre les pins taillés et les azalées rondes, sous une colline boisée qu'il intègre à sa composition. Un pont de pierre se reflète dans l'eau verte, immobile. On dit ce jardin parmi les plus beaux du Japon, et il suffit de quelques pas pour le croire.

Le pont de lune
Voici la vue qui a fait Ritsurin : le pont de bois en arc, l'Engetsukyō, posé sur l'étang du Sud, avec ses îlots de pins et son pavillon de thé au pied de la colline. Les seigneurs de Takamatsu mirent un siècle à composer ce paysage. La lumière douce du soir en révèle chaque plan.

Cryptomeria japonica, faux cèdre du Japon
Un cryptomeria immense, le sugi sacré du Japon, monte droit vers la canopée, écorce fibreuse et tronc sans fin, tel qu’on en trouve autour des vieux temples de montagne. À neuf cents mètres, la forêt d’Unpen-ji garde la fraîcheur et l’humidité d’un autre monde : certains de ces arbres comptent plusieurs siècles. On se sent tout petit au pied de ces colonnes vivantes.

Le Jizō rouge
Au bord du chemin, un Jizō de pierre porte son bonnet de laine rouge et son tablier, offerts pour réchauffer le gardien des âmes d'enfants. La forêt humide l'entoure, le brouillard rôde entre les troncs. Ces petites silhouettes vêtues jalonnent tout le pèlerinage de Shikoku.

Shō Kannon
À Unpen-ji, perché à neuf cents mètres, une Shō Kannon de bronze vert se dresse sur son lotus, une fleur à la main, le halo ajouré contre les jeunes pousses. Shō Kannon est le Kannon dans sa forme la plus essentielle : compassion pure, sans les attributs multiples des formes plus complexes. Les rhododendrons fleurissent à ses pieds. Ici commence un temple peuplé de centaines de statues, semées dans la montagne.

Le roi immuable
Dans sa niche de pierre, Fudō Myō-ō serre son épée et son lasso, ceint de flammes sculptées, le visage tordu de colère. Son nom dit son essence : fudō, l’Immuable, celui qui ne cède jamais. Cette fureur n’est pas cruauté mais protection : l’épée tranche les illusions, les flammes brûlent les passions, et le lasso ramène les égarés vers l’éveil. Dans le Shingon de Kūkai, il est la face courroucée de Dainichi Nyorai, le Grand Soleil, Bouddha cosmique dont tout procède.

Le roi dragon se prosterne
Taillée en haut-relief dans un bloc de pierre, la Ryūzu Kannon se tient au-dessus d’un dragon qui surgit des flots : le Ryūō, Roi Dragon de la mer, se prosternant pour lui offrir un joyau. La mousse a gagné les bords, les rhododendrons encadrent la niche. Chacune de ces sculptures, à Unpen-ji, raconte sa propre scène.

Le mandala de pierre
Au centre d’une dalle de pierre, la Senjū Kannon, le Kannon aux mille bras, trône sur son lotus, chaque main tenant un attribut : l’épée, le vajra, le lotus. Autour d’elle s’organisent les vingt-huit divinités protectrices (Nijūhachi-bushū), gardiens célestes, rois et esprits. Aux deux flancs, deux rois dragons de la mer encadrent la scène, leurs corps ondulant dans la roche comme s’ils jaillissaient des flots. Tout l’univers bouddhiste tient sur une dalle.

Parmi les Rakan
Dans les hortensias, trois Rakan de bronze méditent, gesticulent, rêvent, chacun saisi dans une attitude différente. Unpen-ji en compte cinq cents, disséminés sur la montagne comme une assemblée de sages égarés dans la verdure. On en découvre un à chaque détour du sentier.

Le sage malicieux et le singe
Émergeant de la brume, un rakan grimace, bouche ouverte, un petit singe agrippé à son épaule. Voilà peut-être Handaka Sonja, le sage malicieux dont le singe est l’attribut, surpris en pleine remontrance. Les cinq cents rakan d’Unpen-ji ont chacun leur caractère, comique ou farouche, loin des bouddhas impassibles.

Le bouddha couché
Un bouddha de pierre repose allongé, la tête sur la main, entouré de ses disciples figés dans le deuil : c'est le Nehan, l'entrée dans le nirvana. Les rhododendrons ont fleuri autour de la scène. Sereine, la grande figure semble simplement dormir.

Mer de montagnes
Du sommet d'Unpen-ji, le regard plonge sur des vagues de montagnes qui s'effacent dans la brume, l'une derrière l'autre, jusqu'à se confondre avec le ciel. Quelques cèdres se découpent au premier plan, un lambeau de nuage s'accroche à la pente. À neuf cents mètres, on domine tout Shikoku.

Le sanctuaire des champs
Au bord de la route, dans la vallée de Miyoshi, un torii de pierre sombre ouvre sur un petit sanctuaire de campagne, gardé par deux komainu usés. Personne alentour, juste les montagnes et le silence. Ces autels modestes ponctuent la moindre commune du Japon rural.

La Yoshino
La rivière Yoshino s'étire au fond de la vallée, large et tranquille, contournant ses bancs de galets verdis. Sur l'autre rive, la petite ville d'Ikeda s'accroche au pied des montagnes de Shikoku. C'est le plus long fleuve de l'île, et il a creusé de profondes gorges plus en amont.

La chambre de tatamis
Le soir, notre chambre nous attend, tapissée de tatamis, les futons déroulés à même le sol. Une calligraphie veille dans la pénombre, le jardin se devine derrière les cloisons de papier. On retrouve, dans ces vieilles maisons, une simplicité que rien n'a démodée.

Les marionnettes d'Awa
Sur la scène, deux marionnettes de bois prennent vie sous les mains de manipulateurs vêtus et cagoulés de noir, qui s'effacent pour qu'elles seules existent. C'est le ningyō jōruri d'Awa, cousin du bunraku, art ancien de Tokushima. Les visages de bois, d'une finesse troublante, semblent respirer.

Tokushima au soir
Du haut d'une passerelle, l'avenue de Tokushima file droite entre les immeubles, baignée de la lumière dorée du soir. La circulation est fluide, la ville sans éclat ni prétention, simplement vivante. C'est une cité de province à taille humaine, où l'on respire mieux qu'à Tokyo.

Le danseur de bronze
Contre le ciel bleu où s'attarde un croissant de lune, une statue de bronze lève la main dans le geste de l'Awa Odori, la grande danse de Tokushima. Bras tendus, doigts écartés, elle fige pour toujours un pas de cette ronde d'été. Toute la ville vibre encore, chaque année, de ce rythme.

La devanture
Une vieille échoppe ouvre sur la rue, son noren orné d'un acteur de kabuki au regard noir, des fleurs en pot sur le seuil. À l'intérieur, on devine le fouillis d'un commerce ancien. Tokushima garde, dans ses ruelles, ces façades d'un autre temps.

L'Awa Odori
Sur la scène de l'Awa Odori Kaikan, les danseuses tournent en chapeaux de paille pliés, les danseurs bondissent au son des tambours et des flûtes. Tout le public lève son téléphone, emporté par le rythme entêtant de cette danse vieille de quatre siècles.

La traversée du Kii
À bord du ferry, les passagers ont ôté leurs chaussures et se sont assis à même la moquette, certains déjà étendus pour la sieste. Nous traversons le canal de Kii, quittant Shikoku pour Honshū et la péninsule de Wakayama. Deux heures de mer relativement calme, bercés par le ronron des moteurs.

Le port de Wakayama
Dans un petit restaurant de Wakayama, des habitués hilares, bouteille de saké et plats déjà entamés. Nous voilà adoptés le temps d'un repas, sans une langue commune, par la seule chaleur des sourires. Ce sont ces rencontres sans mots qui restent, longtemps après.

Béton et verre
Le musée d’art moderne de Wakayama aligne ses piliers de béton sombre coiffés de lanternes de verre, sous un ciel lourd. Kisho Kurokawa, fondateur du courant Métaboliste japonais, l’a pensé en dialogue avec le château voisin : les avant-toits à triple étage répondent aux toitures du donjon, et la grande lanterne de l’entrée cite les chōchin de la tradition. C’est la « symbiose » chère à Kurokawa, béton et mémoire face à face..

Le donjon
Au pied du château de Wakayama, un donjon blanc se dresse derrière un pin soigneusement taillé, toit de tuiles grises et murs de plâtre. C'est tout ce qui reste, parfois, des vastes forteresses des seigneurs : un angle, une tour, un mur. Le clan Tokugawa de Kishū régnait ici.

Wakayama d'en haut
Du sommet du donjon, Wakayama se déploie jusqu'aux montagnes, grise sous les nuages, hérissée d'immeubles et d'une tour de télécommunications. Le donjon du château occupe la seule colline, l'ancien Torafusu-yama, le mont du tigre tapi. La ville moderne s'est coulée tout autour.

Le château sur la colline
Au loin, le château de Wakayama émerge de la colline boisée, blanc et noir sous le ciel bleu, dominant la ville comme au temps des daimyō. Reconstruit après les bombes, il a retrouvé sa silhouette d’origine. Le soir, il veille encore sur la cité qui porte son nom.

Au bord du chemin
En marchant vers Negoro-ji, des statues de pierre se tiennent au bord du sentier, couvertes de mousse. Des chrysanthèmes jaunes et roses viennent d’être déposés, les tiges dans l’eau. Quelqu’un passe par ici chaque matin.

Negoro-ji
À Negoro-ji, un pavillon de bois se mire dans l'étang, posé au pied des collines d'Iwade. Ce grand temple Shingon fut jadis une cité monastique puissante, défendue par ses propres moines-soldats. Il en reste aujourd'hui un domaine paisible, semé de bâtiments anciens sous les arbres.

Au fond du jardin
Un petit oratoire de pierre et de bois se cache parmi les azalées taillées et les pins, à l'écart des grands halls de Negoro. Personne ne s'y arrête, et c'est ce qui fait son charme. Le jardin l'a presque absorbé, le rendant à la verdure.

Le dragon des deux mondes
Au bassin des ablutions de Negoro-ji, un dragon de bronze dresse la tête, l’eau coulant de sa gueule. Seigneur des eaux, des pluies et des mers, il appartient aux deux religions du Japon : Watatsumi (ou Ryūjin) dans le shintō, roi-dragon (ryūō) dans le bouddhisme. Ici, il s’est assagi pour purifier des mains avant l’autel, selon le rite shintō du temizu. Le voir veiller sur un temple bouddhiste, c’est tout le shinbutsu-shūgō, la fusion séculaire du shintō et du bouddhisme au Japon.

La racine du Shingon
Dans la pénombre du Daidenpōdō, la grande salle de Negoro-ji, l’autel resplendit d’or sous un dais doré et des lanternes ouvragées suspendues aux poutres ; un énorme chaudron de bronze attend au pied des marches. Au centre trône Dainichi Nyorai, le Bouddha cosmique du Shingon, dont nous avions vu la face courroucée en Fudō Myō-ō à Unpen-ji. Le Shingon, lui, est né au Kōyasan, que nous visiterons plus tard ; ici, à Negoro, nous en rencontrons la réforme. Au XIIe siècle, le moine Kakuban quitta la montagne sacrée pour fonder cette branche nouvelle et revenir à la racine de l’enseignement de Kūkai : c’est le sens du nom Negoro, la racine d’origine. Le temple devint une puissante cité de moines guerriers réputés pour leurs arquebuses, que Hideyoshi anéantit en 1585 ; la salle date de 1824, mais les statues ont traversé les flammes.

La Daitō
Au-dessus d’un champ de petites stèles, la grande pagode de Negoro, la Daitō, déploie ses deux toits de bois autour d’un ventre rond et blanc : c’est un tahōtō, et le plus vaste du Japon. Avec le Daishidō, c’est l’un des deux seuls bâtiments que l’incendie de 1585 a épargnés. Les fidèles ont entassé à ses pieds mille petites pierres, chacune une prière.

Au centre du monde
À l’intérieur de la Daitō, les statues s’ordonnent autour de Dainichi Nyorai, le même Bouddha cosmique que dans la grande salle, assis sur son lotus : le mandala du Shingon déployé en trois dimensions, l’univers entier ramassé sous un toit. Les ors fatigués luisent dans la lumière rasante des fenêtres de bois. On tourne autour des statues comme on parcourt un cosmos.

La racine incarnée
Au fond du Daishidō, dans la pénombre que percent les lanternes dorées, une statue de Kōbō Daishi médite, robe rouge écaillée par le temps. C’est Kūkai, le maître qui rapporta le Shingon de Chine au IXe siècle, et la racine même à laquelle Kakuban voulut revenir. Avec la grande pagode, ce pavillon est l’autre survivant des flammes de 1585. Une bougie tremble à ses pieds ; le silence pèse comme une présence.

Au Kōyasan
Nous voici enfin au Kōyasan, la montagne sacrée où Kūkai fonda le Shingon voici douze siècles. Il choisit ce plateau parce que huit sommets l’entourent comme les huit pétales d’un lotus : une fleur dessinée par la montagne elle-même, un mandala naturel. À Negoro, nous avions vu la racine revendiquée ; ici se trouve le berceau, la source à laquelle tout remonte. Une centaine de temples y vivent encore sous les cèdres, à huit cents mètres, dans une fraîcheur qui tient autant de l’altitude que du recueillement.

Le Konpon Daitō
Au cœur du Danjo Garan, le Konpon Daitō dresse sa masse vermillon contre les cèdres : Kūkai le voulut comme le centre du monde ésotérique, le point d’où tout rayonne. À l’intérieur, Dainichi Nyorai trône parmi les quatre bouddhas et les bodhisattvas peints sur les piliers : le mandala dressé en volume, un univers où l’on entre de plain-pied, comme à Negoro. Mais l’original a brûlé, et ce qu’on voit date de 1937, en béton ; c’est à Negoro, sa branche réformée, que survit le plus vieux tahōtō de bois du Japon. La source est moderne, la racine est ancienne.

La pagode de l’Ouest
À l’écart du flamboyant Konpon Daitō se dresse le Saitō, la pagode de l’Ouest, tout en bois sombre que nul vermillon ne recouvre. Kūkai les voulut ensemble pour figurer les deux royaumes du mandala : la Matrice, royaume de la compassion d’où naît et s’épanouit le monde, et le Diamant, la sagesse indestructible qui tranche les illusions. Aucune ne dit l’univers seule ; il faut les deux. La plupart des visiteurs se pressent vers l’éclatante et oublient celle-ci, pourtant sa moitié manquante. Rebâtie en 1834, elle veille en silence sous les cèdres.

L'allée des cèdres
À l’Okunoin, le chemin s’enfonce sous des cèdres millénaires, entre deux cent mille tombes et des lanternes à perte de vue, dont certaines brûlent sans s’éteindre depuis près de mille ans. Au bout des deux kilomètres repose Kūkai, celui que nous avions vu méditer en statue à Negoro. Pour les croyants, il n’est pas mort : il médite encore, et chaque jour des moines lui portent son repas, comme depuis douze siècles, en attendant Miroku, le bouddha à venir. Tous ceux qui dorment ici l’attendent avec lui. La lumière se fait recueillie.

Les tombes des seigneurs
Sous les cèdres de l’Okunoin reposent les grands clans du Japon : Nobunaga, Takeda, Uesugi, ennemis acharnés de leur vivant, voisins pour l’éternité. Leurs tours de pierre se couvrent de mousse, et un petit Jizō coiffé de rouge veille entre les sépultures. Tous attendent ici, côte à côte, la venue de Miroku, le bouddha futur.

Le bouddha à venir transformé en Jizo
Contre un mur moussu de l’Okunoin, un bodhisattva de bronze médite, une main contre la joue, une jambe repliée. Ce n’est pas un Jizō, malgré le bonnet de laine rouge dont on l’a coiffé : c’est Miroku dans sa pose pensive, le bouddha qui viendra sauver le monde au terme des âges. Il songe ici, parmi les tombes, à la façon d’y parvenir. C’est lui que Kūkai attend, c’est lui que tous ces morts attendent avec lui.

Les Jizō de l'eau
Juste avant le pont qui mène au mausolée s’aligne une rangée de bronzes que l’on appelle les Mizumuke Jizō, du geste de leur verser de l’eau pour adoucir le sort des défunts. Mais tous ne sont pas des Jizō : au premier plan se tiennent deux Kannon, et la file compte aussi un Dainichi et un Fudō Myō-ō, tout le panthéon réuni au bord de l’eau. Chacun arrose le sien, murmure un nom, dépose une fleur.

La ruelle de notre maison
Nous logeons à Kashihara chez une femme rentrée de Tokyo pour reprendre la maison de ses parents. Le bourg s’est beaucoup reconstruit, mais sa demeure tient bon parmi les rizières, d’un temps où l’on cultivait ici le riz et le colza dont l’huile éclairait les lanternes. Elle aussi, à sa façon, est revenue à la source.

Harley et Zéro
Derrière un comptoir croulant sous les enseignes Harley, Honda et Pepsi, le patron lève le pouce en préparant son café filtre, casquette vissée et masque sur le nez. Motard dans l’âme, il a fait de sa boutique un joyeux musée d’Amérique : plaques émaillées, aigles, Captain America. Et au beau milieu, une photo de Zéro, l’avion des kamikazes. Voilà l’étrangeté du bonhomme : aimer du même élan l’Amérique triomphante et les pilotes qui se ruaient contre elle. Il vous sert ce paradoxe avec le café, dans un grand rire.

Le rayon des dieux
Sur une étagère d’Ōfusa Kannon se presse tout un petit peuple sacré : dieux du bonheur ventrus, bouddhas de pierre, un petit bouddha au bavoir rouge, le tout couronné d’une pagode dorée en miniature, écho minuscule des grandes vues à Negoro et au Kōyasan. Des guirlandes de papier multicolores pendent à la balustrade, et une grosse cloche attend au bout de sa corde tressée. Dans la pénombre, chaque figurine a sa prière.

Le gardien des tout-petits
Un Jizō de pierre porte un enfant dans ses bras, un plus petit blotti à ses pieds. C’est le Koyasu Jizō, déjà rencontré à Zentsū-ji : on lui confie les naissances et la mémoire des tout-petits. Au bord du bassin s’amassent fleurs et petites bouteilles de lait, et l’on verse de l’eau sur la pierre comme aux Jizō de l’eau de l’Okunoin. Les bavoirs et les papiers colorés disent ces prières qu’on ne prononce pas.

Le sage qu’on touche
Dans son fauteuil de bois attend Binzuru, le visage rougi et poli par des siècles de mains, son nom gravé sur la plaque voisine. C’est l’un des rakan, ces disciples du Bouddha vus par centaines à Zentsū-ji et Unpen-ji, et le guérisseur de la bande : on le touche à l’endroit de son mal, puis on se touche soi-même. Après le Yakushi Nyorai de Zentsū-ji, le Bouddha de la médecine, voici la guérison à hauteur de main. Le bois usé garde la trace de toutes ces espérances.

Le jardin de poche
À côté du temple, un jardin minuscule arrange son étang, sa lanterne et ses érables pourpres avec une précision d'orfèvre. Les azalées roses débordent sur l'eau verte. Il n'en faut pas plus, au Japon, pour faire tenir un paysage entier dans un mouchoir de poche.

Le temple aux roses
En mai, Ōfusa Kannon disparaît sous des centaines de rosiers en fleurs, guirlandes et lampions tendus au-dessus des massifs, ces mêmes papiers colorés qui parent déjà l’autel et les Jizō. Roses et toits de tuiles composent un tableau inattendu pour un temple bouddhique. On s’y promène comme dans un jardin de fête.

Imai-chō
Voici Imai-chō, l'un des plus beaux ensembles de maisons marchandes de l'époque d'Edo encore debout au Japon. Près de cinq cents demeures de bois et de plâtre bordent ses ruelles immuables, treillis aux fenêtres et tuiles patinées. On y marche comme dans un siècle révolu, intact.

Encore lui
Imai-chō n’est pas un musée : un café s’est glissé dans une maison de marchand, et le facteur fait sa tournée comme chaque matin. Lui, on a fini par le connaître, tache rouge filant d’une ruelle à l’autre, surgissant à presque chaque coin, tant et si bien qu’on le saluait. Dans ce labyrinthe de bois et de plâtre où nous tournions en rond, il était le seul à savoir où il allait.

Ōmononushi
Avant d'entrer dans le sanctuaire, on se purifie les mains et la bouche. Partout ailleurs, c'est un dragon de bronze qui verse l'eau du bassin ; à Ōmiwa, c'est Ōmononushi, le serpent sacré, posé sur un tonneau de saké et lové autour d'un joyau. Il est la divinité du mont Miwa, kami de l'eau et du saké.
Le joyau, lui, est le hōju, la perle bouddhique qui exauce les vœux : un éclat de bouddhisme resté dans les anneaux du dieu shintō.

Ōmiwa, le sanctuaire sans visage
Au pied du mont Miwa s'élève le haiden d'Ōmiwa, l'un des plus anciens sanctuaires du Japon. Le shintō, la voie des kami, honore moins des dieux à figure humaine que des présences devinées dans la montagne, les arbres et les sources, comme on les pressentait déjà à Meiji-jingū. Nulle part cela n'est plus littéral qu'ici : ni honden ni image, c'est la montagne, derrière le hall, qui est le kami Ōmononushi. Jamais coupée, longtemps interdite, elle se dresse boisée et muette ; on prie ce qu'on ne voit pas, le shintō avant le shintō.

La plaine de Yamato
Du belvédère d'Ōmiwa, le Yamato s'ouvre tout entier, cuvette verte semée de collines basses, les monts sacrés des vieilles légendes, et au loin la silhouette du grand torii. C'est ici, voici quinze siècles, que naquit l'État japonais. Tout ce que nous parcourons ces jours-ci, d'Ōmiwa à Hase-dera, de Murō-ji à Asuka, tient dans cette seule plaine. Après le berceau du Shingon au Kōyasan, voici celui de la nation, le cœur antique du Japon.

Le grand rideau
De face, le haiden d'Ōmiwa déploie son grand rideau blanc frappé de blasons, adossé à la verdure du mont sacré ; quelques fidèles traversent l'esplanade de gravier sous leur ombrelle. Ni statue ni faste : cette austérité sans la moindre trace bouddhique paraît immémoriale, elle date pourtant de 1868. Cette année-là, la restauration de Meiji met fin au long règne des shōguns et, pour fonder le nouvel État sur la divinité de l'empereur, fait du shintō la religion nationale en ordonnant de démêler partout les kami des bouddhas, mêlés depuis mille ans. Ici, les trois temples du pied du mont sont rasés, le Miwa-ryū aboli ; le même décret atteignit Konpira, à Kagawa, dont nous avions gravi les marches, où le vieux dieu bouddhique des marins devint lui aussi Ōmononushi. Derrière le rideau ne veille plus que la montagne, et le souvenir du Shingon.

Le lièvre et la montagne
Les fidèles gravissent les dernières marches sous les grands cèdres, passant sous la corde de paille sacrée tendue entre les troncs. Ils montent vers Ōmononushi, le grand kami du mont Miwa, qu'on tient pour le même qu'Ōkuninushi, sauveur du lièvre écorché d'Inaba. De ce mythe, le sanctuaire a gardé un lièvre de bronze qu'on caresse pour apaiser ses maux, comme Binzuru à Ōfusa, comme le Yakushi de Zentsū-ji. Le lièvre tient dans la main ; le dieu, lui, est la montagne tout entière. C'est aussi le dieu de Konpira que nous avions salué quelques jours plus tôt.

La porte de Hase-dera
Au pied de la colline, la grande porte de Hase-dera dresse ses deux étages de bois. De part et d'autre veillent les deux Niō, gardiens musculeux au visage furieux dont l'aspect menaçant sert à écarter démons et voleurs du seuil sacré ; l'un a la bouche ouverte, l'autre close, pour dire ensemble le premier et le dernier son, le commencement et la fin de toute chose. Derrière eux s'ouvre la montée vers l'un des temples les plus aimés du Yamato, et les pèlerins s'y arrêtent un instant avant d'attaquer les marches.

Les 399 marches
Voici le nobori-rō de Hase-dera, ce long escalier couvert de près de quatre cents marches qui grimpe vers le sanctuaire, ponctué de lanternes suspendues. La tradition y compte aussi cent huit degrés symboliques, autant que les passions qui entravent l'âme — tous ces désirs, ces colères et ces aveuglements qui l'enchaînent au monde. On s'en dépouille d'une à chaque pas, pour parvenir en haut délivré.

Le seuil de paille
À l'écart, un petit sanctuaire de bois rouge délavé par les pluies porte sa corde de paille tressée entre deux piliers usés. Ce shimenawa marque un seuil : il sépare le monde ordinaire de l'espace du kami, et signale qu'ici, malgré l'abandon apparent, veille encore une présence sacrée. Le temps a effacé presque toute la couleur, ne laissant qu'une trace rose sur le grain du bois.

La terrasse aux lanternes
Le hondō, posé sur ses pilotis au-dessus de la vallée, baigne dans la lumière verte sous une rangée de grandes lanternes rondes. Au fond veille la grande Kannon aux onze visages, près de dix mètres de bois doré, la plus haute de ce genre au Japon : dix visages autour du sien, pour voir de tous côtés qui réclame son secours. Hase-dera est l'un des deux héritiers du Shingon réformé de Negoro : quand Hideyoshi rasa la cité des moines en 1585, ses maîtres survivants en replantèrent la lignée ici, et à Kyoto. La racine tranchée à Negoro a repoussé en deux temples ; nous voici dans l'un d'eux.

À l'ombre du temple
Depuis les hauteurs du temple, le bourg de Hase s'étire au fond de sa vallée, toits gris serrés le long de la rivière, montagnes boisées tout autour. C'est un de ces villages-sanctuaires nés du pèlerinage, vivant à l'ombre de leur temple depuis des siècles. La campagne du Yamato respire le calme.

Les vallées d'Uda
Sur la route de la montagne, un village d'Uda se blottit au creux des collines couvertes de cèdres, ses maisons éparses entre les rizières. Nous quittons la plaine du Yamato pour un Japon plus rude, plus secret, fait de vallées encaissées. La route serpente vers les temples cachés.

Au creux des montagnes
Un autre hameau apparaît, niché entre les pentes boisées, quelques toits et un peu de ciel. Ici, la forêt domine et l'homme se fait discret. C'est dans ces replis de montagne que se cachent les plus anciens sanctuaires du pays.

Le hall d'or
Sur sa terrasse de bois portée par des pilotis, le hall d'or étend son large toit de bardeaux contre la pente, sa laque rouge presque effacée par les siècles. C'est le plus ancien bâtiment du temple, dressé là depuis l'époque de Heian. Dans l'ombre de l'entrée, une statue dorée luit faiblement, veillée par la forêt.

Murō-ji, le Kōya des femmes
Sous les grands cèdres, à flanc de pente, les halls de bois de Murō-ji s'étagent, modestes et anciens, reliés par des escaliers de pierre. On surnomme ce temple de montagne le Kōya des femmes : le Kōyasan que nous venons de quitter leur fermait ses portes, celui-ci les recevait. Devant nous se tient le Mirokudō, petit hall coiffé de bardeaux où veille Miroku, le bouddha du futur, celui qui viendra quand le nôtre sera oublié.

Sous la pagode
Sous la pagode, un hall de bois sombre ouvre ses portes au ras d'un bassin de pierre, à demi caché par les érables. C'est le hall principal, là où l'on conférait jadis l'initiation au Shingon, la voie de Kūkai.

La petite pagode
Entre les troncs s'élève une pagode vermillon à cinq étages, fine et menue, comme posée là pour l'éternité. C'est la plus petite du Japon en plein air, seize mètres à peine. Elle date de l'époque de Heian, mille deux cents ans bientôt, et sa grâce a traversé les siècles et les tempêtes.

L'autel sous la roche
Contre la falaise, sous le surplomb, un autel disparaît sous les statuettes, les bougies et les offrandes amassées au fil des montées. La pénombre humide et les petits bouddhas alignés disent une dévotion plus ancienne, presque secrète. D'ici part le long escalier vers l'oku-no-in, le sanctuaire de Kūkai perché au sommet, que nous n'aurons pas gravi.

Le village de Murō
En contrebas du temple, le village de Murō se love dans sa vallée verte, maisons de bois et rizières au bord de la rivière. La forêt monte à l'assaut des pentes, dense et sombre. Loin de tout, ce hameau vit depuis toujours au rythme de son sanctuaire de montagne.

Le sourire de Nabari
Le soir, dans un yakitori de Nabari, la jeune serveuse se glisse entre nous pour la photo, les deux mains levées en V, grand sourire sous le noren rouge. Pas besoin de parler la même langue pour partager les brochettes, un verre et un éclat de rire. Ce sont ces visages croisés qui nous restent, autant que les temples.

Les pierres d'Asuka
Dans l'herbe repose une étrange figure de pierre, visage grimaçant que nul ne sait plus lire. On les appelle les pierres aux singes, taillées voici treize siècles, peut-être par des mains venues de Corée, et nul ne connaît leur usage. Elles veillent là, muettes, depuis que naquit ici le premier État du Japon.

Au café d'Asuka
Dans ce drôle de café où l'on vend aussi des vêtements d'occasion, on a déjeuné léger et bon avant que tout le monde se serre autour de nous pour la photo, mains levées et sourires éclatants. Gérants et employées, on nous a accueillis sans façon. Le Japon des campagnes reçoit le voyageur comme un ami de passage.

La campagne d'Asuka
Asuka déroule ses rizières et ses toits gris au pied des collines, paisible et verte sous le ciel couvert. Rien ne dit, à première vue, que cette campagne tranquille fut le berceau du Japon, sa première capitale et son premier bouddhisme. L'histoire, ici, s'est fondue dans le paysage.

Les dames de Takamatsuzuka
Sur la paroi d'un tumulus d'Asuka, des dames de cour défilent en costume coloré, peintes voici treize siècles et redécouvertes seulement de nos jours. Ces fresques du Takamatsuzuka, d'une finesse étonnante, comptent parmi les plus précieuses du Japon. Le temps les a presque effacées, mais leur grâce demeure et sont ravivées ici à l'aide d'une restauration légère.

Le bouddhisme s'annonce
Sous son beffroi, la grosse cloche de bronze porte gravé le nom du temple, vert-de-gris contre le bois sombre. On la fait sonner d'un coup de poutre, et le son grave roule sur la campagne. Avant que le bouddhisme n'arrive du continent, le pays priait déjà ses kami, les esprits de la nature et des ancêtres : c'est le shintō, la vieille voie japonaise. Les deux ne se sont pas combattus ; mille ans durant, dieux et bouddhas se sont mêlés, jusqu'à ce que l'ère Meiji, en 1868, les sépare de force.

Le premier temple
Le hall est modeste, presque humble, loin des grands temples qui lui succédèrent. Pourtant c'est ici, en 588, que tout a commencé : le clan Soga, vainqueur de ses rivaux, fit bâtir le premier vrai temple bouddhique du Japon, avec des artisans venus de Corée. De cette graine est sorti tout le reste.

Le Grand Bouddha d'Asuka
Dans la pénombre veille le Grand Bouddha, visage allongé et yeux en amande, mains de bronze : la plus ancienne statue du Bouddha datée du Japon, coulée en 609. Depuis ce jour, il n'a jamais bougé de cette place, traversant les incendies qui détruisirent le temple autour de lui. Un vieil homme le contemple en silence, et nous avec lui.

Au commencement de tout
À côté du Bouddha, un petit jardin clôt la cour, azalées roses débordant sur les pierres et pins taillés devant le bois. Le silence y est total, à peine troublé par un oiseau. Et l'on a peine à croire que de ce coin tranquille soit sorti tout le reste : les grands temples de Nara et de Kyoto, le Shingon de Kūkai que nous avons suivi jusqu'au Kōyasan, les milliers de sanctuaires du pays. Ici fut planté le premier grain ; nous venons d'en remonter le cours jusqu'à la source.

Les semis de riz
Dans les champs d'Asuka, les semis de riz forment des bandes d'un vert tendre sous leurs arceaux de bambou, prêts à être repiqués. Au loin, une colline ronde se détache, l'un des monts sacrés du Yamato. C'est la saison où la campagne se met au travail, immuable depuis des siècles.

Le daim sacré
A peine arrivé par un chemin de traverse, un daim s'est arrêté entre deux lanternes de pierre et nous regarde, libre et familier. À Nara, ces animaux vivent par milliers, considérés depuis toujours comme les messagers des dieux du Kasuga. Ils déambulent dans la ville et les temples, quémandant biscuits et caresses, parfaitement chez eux.

Le camphrier sacré
Au bord de l'allée se dresse un vieux camphrier, son tronc noueux ceint à mi-hauteur d'une corde de paille sacrée. Ici, comme au mont Miwa, c'est l'arbre lui-même qu'on vénère, demeure possible d'un kami. Quelques lanternes de pierre moussues veillent à ses pieds, et la forêt du Kasuga l'enserre de sa pénombre.

Le torii dans les bois
Au sommet de quelques marches moussues, un torii vermillon ouvre sur la forêt profonde, gardé par deux lanternes de pierre. Nous sommes dans les bois du Kasuga, une forêt restée intacte depuis plus de mille ans, où la chasse et la coupe furent toujours interdites. Le rouge du portique tranche sur le vert sombre.

Les lanternes de Kasuga
Le long de la galerie vermillon, des lanternes de bronze pendent par dizaines, patinées de vert, leurs flancs ajourés filant en enfilade. Chacune fut offerte aux dieux du Kasuga, sanctuaire du grand clan Fujiwara, par un fidèle, un noble ou un guerrier dont elle porte parfois encore le nom : mille ans de prières suspendues sous un même toit. Avec les lanternes de pierre semées dans les bois, le sanctuaire en compte près de trois mille. Deux fois l'an, à la nuit tombée, on les allume toutes ensemble, et leur flamme est censée dissiper les ténèbres de l'ignorance.

L'arbre qu'on ne coupe pas
Devant les galeries vermillon du Kasuga se dresse un cèdre énorme, neuf siècles peut-être, déjà dessiné jeune sur un rouleau d'il y a sept cents ans. À sa base a poussé un genévrier qui montait vers le toit voisin : plutôt que de l'abattre, on a percé la toiture pour le laisser passer. Ici, on ne coupe pas l'arbre, on plie le bâtiment, car c'est l'arbre que l'on vénère, comme au mont Miwa.

La grande porte sud
Le Nandaimon du Tōdai-ji dresse sa colossale charpente de bois, gardée par deux rois célestes de huit mètres sculptés voici huit siècles. Un daim traverse tranquillement l'esplanade, entre les visiteurs. Cette porte annonce déjà la démesure de ce qui attend plus loin.

Le Daibutsuden
Voici le Daibutsuden, l'un des plus grands bâtiments de bois du monde, ses shachihoko dorés luisant sur le faîte. L'édifice qu'on admire est pourtant plus petit que l'original : deux fois les flammes l'ont emporté, deux fois on l'a rebâti. Un empereur le fit dresser au VIIIe siècle pour coiffer tout un réseau de temples à travers le pays et faire du bouddhisme le ciment de l'État. Ce que le clan Soga avait semé à Asuka, graine fragile dans un hall modeste, était devenu cette montagne de bois.

Le roi céleste
Dans la pénombre du hall veille un géant de bois, sourcils noués et bouche tordue de fureur, prêt à frapper. C'est l'un des Shitennō, les quatre rois célestes qui montent la garde aux points cardinaux autour du Bouddha. Sa colère n'est pas cruauté mais vigilance, la même que celle de Fudō devant qui nous nous étions arrêtés à Unpen-ji, ou des Niō à la porte de Hase-dera : il effraie le mal pour protéger le calme qui règne au centre.

Le gardien à la pagode
Un autre de ces gardiens tient au creux de sa main une petite pagode d'or, couronné, cuirassé, le visage grave : c'est Tamonten, veilleur du nord et protecteur des trésors de la Loi. La pagode qu'il porte les abrite en miniature, sœur minuscule de toutes celles que nous avons vues monter dans le ciel, la grande de Negoro, le Konpon Daitō du Kōyasan, la plus petite du Japon à Murō-ji. Ici, une pagode tient dans une paume.

Le Grand Bouddha de Nara
Et le voici enfin, quinze mètres de bronze assis dans la pénombre, la main levée pour dire de ne rien craindre, auréolé d'une nuée de petits bouddhas dorés. Un empereur le fit couler au VIIIe siècle pour conjurer les épidémies qui ravageaient le pays, et il fallut l'or, le cuivre et la peine d'une nation entière ; le jour où on lui ouvrit les yeux, un moine venu d'Inde en traça la pupille au pinceau, devant toute la cour. Ce Bouddha-soleil, Vairocana, est celui-là même que le Shingon de Kūkai place au cœur du monde, et le petit bouddha de bronze d'Asuka, le premier de tous, en fut le lointain aïeul. Devant cette masse sereine, on se tait, écrasé et apaisé à la fois.

Composé pour l'œil
Dans le jardin du Hakusasonsō, une promeneuse en kimono traverse un pont de pierre au-dessus d'un étang couvert de lotus, sous une verdure dense et savamment désordonnée. Tout ici fut composé par le peintre Hashimoto Kansetsu, qui traça les allées, posa les pierres et planta les arbres de sa main. Figure du Nihonga, il défendait la peinture japonaise à l'heure où le pays se tournait vers l'Occident. Son jardin prolonge ses toiles : une façon de peindre avec des arbres et de l'eau.

Repeindre chaque jour
Le jardinier balaie la mousse, et le jardin que peignit Kansetsu renaît derrière lui. L'entretien est ici la dernière touche, reprise chaque matin. Le pinceau s'est fait balai.

Pensée immobile
À demi cachée dans la verdure, une statue de pierre médite. Le peintre disposa une à une ces figures anciennes, patiemment, comme autant d'invitations à ralentir le pas. On la découvre par surprise, comme une pensée.

Avec élégance
Sous la véranda du Ginkaku-ji, quatre femmes en kimono se tiennent immobiles, élégantes. Beaucoup, à Kyoto, louent le costume traditionnel pour visiter les temples, et le passé en paraît soudain plus proche. La ville se prête au jeu avec naturel.

Le jardin d'argent
Le jardin du Ginkaku-ji compose son étang, ses pins et ses rochers avec une rigueur de cinq siècles, azalées roses pour seule fantaisie. Chaque pierre y a sa place, chaque arbre sa forme voulue. C'est l'un des jardins fondateurs de tout l'art japonais du paysage.

Le rêve du shōgun
Du belvédère du Ginkaku-ji, le Pavillon d'argent apparaît en contrebas parmi les toits gris, et Kyoto s'étale jusqu'aux montagnes de l'ouest. Le shōgun Yoshimasa fit bâtir ici sa retraite au siècle des guerres, et voua l'étage du pavillon à Kannon, bodhisattva de la compassion. À sa mort, sa villa de plaisir devint un temple zen, et la ville a grandi tout autour de son rêve.

Les kitsune d'Inari
Le long du chemin, un petit sanctuaire Inari se cache sous les arbres, son torii vermillon gardé par deux renards de pierre. Ces kitsune, messagers de la divinité des moissons, veillent par milliers à travers le Japon. On les dit blancs et invisibles, comme les dieux dont ils portent la parole. Celui-ci, modeste, n'attend que le passant attentif.

Les souris gardiennes
Devant ce petit sanctuaire, point de lions ni de renards pour monter la garde, mais deux souris de pierre. La légende veut qu'Ōkuninushi, le dieu des unions, ait été pris au piège d'un feu de plaine, allumé par le père de celle qu'il aimait pour éprouver le prétendant. Une souris surgit, lui montra un trou où se terrer le temps que les flammes passent, puis lui rapporta la flèche qu'il cherchait. Sauvé, le dieu put épouser sa promise, et la souris devint son emblème. Les ema accrochés tout autour portent encore les vœux des amoureux.

Le Chemin de la Philosophie
Le long du canal bordé d'arbres, l'eau claire descend sans bruit, et l'on marche au ralenti sous l'ombre verte de mai. Un philosophe de Kyoto, dit-on, venait méditer ici chaque jour, de Ginkaku-ji vers le sud, et a laissé son nom au chemin. Au printemps, les cerisiers le couvrent ; le reste du temps, loin du fracas des grands sites, il invite à la lenteur, pour le seul plaisir de l'eau et des arbres.

Les toits du Kōun-ji
Au-dessus de la verdure émergent les grands toits de bois du Kōun-ji, courbés et massifs sous les montagnes de l'est. Ce temple zen rattaché au Nanzen-ji, fermé aux visiteurs, n'est qu'un des nombreux qui se nichent le long du Chemin de la Philosophie. Kyoto cache ses trésors dans les feuillages.

Les lanternes de Kumano
Devant Kumano Nyakuōji, l'un des trois sanctuaires Kumano de Kyoto, des dizaines de lanternes de papier blanc s'alignent sous l'auvent, chacune au nom d'un donateur, gardées par un komainu de pierre. Ces offrandes disent l'attachement du quartier à ses dieux, venus jadis des montagnes sacrées de Kumano. La pierre et le papier, le solide et l'éphémère, se côtoient. Un peu plus haut attend l'Eikan-dō, le temple qu'il protège.

Un air de Katmandou
Sous un avant-toit de l'Eikan-dō, les bois s'animent de couleurs vives, poutres laquées de vert et de rouge, et un éléphant sculpté jaillit de l'angle. Au bout des poutres, les temples taillent volontiers ces têtes d'animaux héritées des modèles chinois ; l'éléphant, monture du bodhisattva Fugen, est un animal sacré venu de l'Inde avec le bouddhisme. Devant lui, on se croirait un instant à Katmandou, remonté jusqu'aux sources continentales de la foi.

Hors champ
Assise sur la véranda de bois, une jeune femme cale son appareil : elle photographie une amie. Beaucoup de jeunes filles viennent ainsi se tirer le portrait dans les temples et les jardins de Kyoto, souvent vêtues d'un kimono loué pour la journée. La vraie image du jour, en kimono, nous restera invisible.

Entre amies
Sur l'allée du temple, deux amies en kimono jouent au photographe, l'une posant gracieusement, l'autre cadrant avec soin. Le vert tendre des érables leur fait un décor parfait. Ils font la gloire de l'Eikan-dō : en automne, des milliers de momiji embrasent le temple de rouge.

Le héron d'un jour
Dans le jardin de l'Eikan-dō, un héron cendré se tient immobile sur un rocher au milieu de l'étang. Tandis que les visiteurs s'agitent en quête du bon cliché, lui tient la pose sans qu'on le lui demande. Le meilleur modèle du temple n'a pas bougé d'un cil.

Où finit le jardin ?
À l'Eikan-dō, la forêt déferle jusqu'au bord de l'eau et le temple se laisse engloutir, ses toits et sa pagode affleurant à peine sous la vague verte. On cherche en vain où s'arrête le jardin et où commence la montagne. C'est tout l'art du jardin japonais : ne pas dompter la montagne, mais l'inviter dans le tableau.

Le trésor caché
Sous un toit aux courbes amples, un hall de bois sombre garde ses portes closes, veillé par deux lanternes de pierre. À l'Eikan-dō on photographie tout, les érables, les étangs, les toits ; le vrai trésor, lui, échappe à l'objectif. Plus haut veille le Mikaeri Amida, le Bouddha qui regarde en arrière pour ne laisser personne en chemin.

Ni sel ni eau
Devant le mur de l'Eikan-dō, le gravier blanc est ratissé en longues vagues autour de quelques pierres. Pas une goutte d'eau, et c'est pourtant une mer : le jardin sec enferme l'immensité dans quelques mètres de cailloux. On s'assoit, et l'on regarde au loin sans bouger.

Mascarade
Dans un hall de l'Eikan-dō, une visiteuse en kimono blanc et chignon platine. Sous la soie, plus rien qui figure le Japon ancien. Chacun y va de sa supercherie à la recherche d'un passé lointain.

La grande porte
Le Sanmon de Chion-in barre le ciel de sa masse de bois, deux étages de toits qui écrasent le visiteur : c'est la plus grande porte de temple du Japon. Derrière elle veille le temple-mère de l'école de la Terre Pure, où l'on prie le bouddha Amida. Ce même Amida qu'on vénérait à l'Eikan-dō a ici sa maison souveraine.

Un Japon d'estampe
Devant un mur de pierre et de bambous, une jeune femme pose en kimono noir brodé, ombrelle de papier inclinée sur l'épaule, le regard au loin. Rien n'est laissé au hasard : la pose, la soie sombre, l'accessoire, tout convoque un Japon d'estampe. Ici, l'autrefois se laisse encore photographier.

La carte postale de Gion
Dans le quartier de Gion, un canal longe de vieilles maisons de bois, les saules trempant leurs branches dans l'eau dorée du soir. C'est l'un des rares coins où Kyoto garde son visage d'autrefois. Aussi s'y presse-t-on en foule, chacun guettant le même cliché de saules et de reflets : la beauté, ici, ne se contemple plus qu'à plusieurs.

Les terrasses sur la Kamo
Au crépuscule, le long de la rivière Kamo, les restaurants de Pontochō tendent leurs terrasses de bois au-dessus de l'eau. Chaque été, ces yuka avancent sur la rivière pour dîner au frais. La berge reste paisible ; mais le soir venu, le quartier bouillonne de visiteurs en quête d'une table ou d'un verre, et nous y contribuons.

Toujours un peu enfant
Sur le quai du métro, une collégienne en uniforme consulte son téléphone, une peluche rose accrochée au sac. Derrière elle, une affiche rappelle poliment les bonnes manières. L'État veille sur la tenue de chacun comme un parent sur son enfant ; et l'on se demande si, dans ce pays si bien réglé, on cesse jamais tout à fait de l'être.

D'un monde à l'autre
Sous terre, les voyageurs attendent la rame, alignés derrière la ligne jaune, chacun absorbé par son écran. Pas un mot, pas un geste de trop, juste la patience tranquille des trajets quotidiens. En quelques marches, nous passons d'un monde à l'autre, de l'illumination des hauteurs à l'illusion des profondeurs.

La rivière des Kyotoïtes
Là où deux rivières se rejoignent, la lune se lève sur les berges de la Kamo et un pont s'éclaire au loin, sous les montagnes. Des couples, des groupes d'amis se sont posés dans l'herbe pour la soirée : ici, loin de la cohue de Gion, les habitants ont gardé leur rivière. De touristes, ce soir, il n'y a que nous ; gageons que nous ne contribuerons pas à en étendre l'emprise.

Mon jardin ce matin
Au matin, en descendant déjeuner, je découvre le jardin de l'hôtel : un étang, quelques pierres, un petit pont vermillon. Ni file ni foule, le café d'un côté, le pont rouge de l'autre, ce coin de verdure rien que pour moi. Après des journées minutées, je m'assois là sans rien prévoir, juste pour regarder l'eau.

Tous dans le bus
Le bus avance au pas, bondé, chacun cherchant une poignée où s'accrocher. C'est par ces lignes que tout le monde gagne les grands temples, habitants et visiteurs dans la même cohue. Et la bousculade n'entame en rien la bonne humeur : au milieu des corps serrés, quelqu'un éclate de rire.

Le grand air
Au pied des montagnes de l'est, des rizières et des potagers s'étendent autour de la villa impériale de Shugakuin. Nous étions venus pour la villa, mais nous n'y sommes pas entrés : ce jour-là, le grand air valait mieux que les jardins dessinés. Derrière les derniers champs, la forêt nous attendait déjà.

Au pays de l'ours
Le sentier s'enfonce sous les grands cèdres, raide et solitaire, si creusé qu'on y marche entre deux talus de terre. Un panneau prévient qu'on peut y croiser un ours. Des siècles de moines ont usé cette pente en montant vers le mont Hiei, montagne mère du bouddhisme japonais, et pourtant la forêt, à deux pas de Kyoto, est restée vraiment sauvage.

Jamais seules
Le soleil traverse un érable aux feuilles très dentelées et les allume d'un vert éclatant. À contre-jour, elles se pressent par centaines sur le bleu du ciel, jamais seules, à l'image d'un peuple qui n'aime rien tant que de se retrouver en nombre. On lève la tête, et l'on n'a plus envie de la baisser.

Terminus, tout le monde à l'eau
Au terminus de la petite ligne, la rivière Takano dévale sur ses rochers, où familles et jeunes jouent, pieds nus dans le courant. Tout près, le célèbre Rurikō-in, mais nous n'y entrons pas, pas plus que dans la villa du matin. Loin des temples bondés, c'est le Japon des dimanches au bord de l'eau.

Foulard de scout
Sous le pin, le renard de pierre porte au cou le bavoir rouge que les fidèles nouent aux messagers d'Inari. Pour nous, c'était surtout un bandana, qui nous rappelait un temps révolu. Nous avions passé le jour à les guetter ; celui-ci semblait nous attendre, paré de nos souvenirs.

Sur la pile
Ici, tout s'accumule : les portiques offerts par milliers, les photos par millions. Nous y ajoutons la nôtre, comme un torii de plus à l'allée.

Avant de s'effacer
Après le rouge des torii, le vert. De près, chaque bambou est encore quelqu'un. Recule d'un pas, et le multiple approche l'infini.

Peuple de bambous
Les voilà mille, tous dans la même direction, et pas un qui dépasse. Mais sous la terre, un seul rhizome : non pas une forêt, mais une seule plante, tout un peuple solidaire jusqu'aux racines. On les croirait en lutte pour la lumière ; mais ne faisant qu'un, c'est ensemble qu'ils montent.
On traverse ce pays sans toujours savoir le dire, et la bambouseraie le formule pour nous. Ici, chacun fait comme le voisin ; la règle, sans hausser la voix, tient tout le monde en rang. Il existe un proverbe pour cela : le clou qui dépasse, on le renfonce.
C'en est la force, sans doute, ces trains à l'heure et ces rues sans un papier. C'en est peut-être aussi le prix : qui détonne doit s'attendre au marteau. À Fushimi, même les arbres ont pris le goût de se redire.

Avant les grands départs
La foule d'en bas s'est dissipée : il n'en monte plus jusqu'ici qu'une poignée. C'est le Naka-no-sha, voué au dieu qui ouvre les chemins, qu'on vient prier avant les grandes décisions.

Le dragon escargot
À mi-pente, un dragon de pierre enroulé en colimaçon : drôle de gardien pour les grimpeurs essoufflés.

Kyoto
À mi-montagne, le belvédère de Yotsutsuji ouvre d'un coup sur Kyoto : la vue que tout le monde monte chercher.

L'heure des kitsune
Le soir venu, les lanternes de Fushimi Inari s'allument. La foule du jour s'est dispersée, le sanctuaire retrouve son mystère : les renards, dit-on, sortent dans l'ombre des mille torii.

Un visage à devenir
Sur le quai du soir, chacun fouille son téléphone comme un miroir. On y cherche moins une image qu'un visage à devenir : elle s'y sourit déjà, lui attend le sien.

Trois visages se reflètent
Sur le quai, les âges d'une vie, et nul ne cherche son visage : trop tôt, ou ce n'est plus l'âge.

La fille du bánh mì
Au bord du lac Biwa, une roulotte de bánh mì : sa jeune patronne a quitté Saïgon pour épouser un Japonais. Un coin de Vietnam échoué au grand lac.

Takashima
À Takashima, l'eau du lac s'insinue entre les maisons. À deux heures de Kyoto, on se croirait déjà au bout du monde.

L'étang d'Otome
Au bord d'Otome-ga-ike, « l'étang de la jeune fille », un voyageur pose. La jeune fille, ce ne sera pas lui.

Le repiquage
Fin mai, le riz vient d'être repiqué, jeunes pousses alignées dans le miroir des champs. Derrière, la grande maison du fermier en impose : ici, le riz a longtemps fait les fortunes.

Kōbō Daishi
On retrouve partout cette silhouette du moine fondateur du Shingon, Kōbō Daishi, l'éternel marcheur. Il semble veiller sur nous comme sur tous les Japonais qui prennent la route.

Le roc est divinité
Derrière Shirahige et son torii planté dans le lac, un iwakura se dresse, ceint de la corde sacrée et des papiers pliés. Ici, le dieu n'habite pas la pierre : il est la pierre.

Le torii de Shirahige
Seul dans le lac Biwa, il se dresse face aux montagnes de l'autre rive. Ici, l'eau est la divinité, et il nous en ouvre la porte.

L'étreinte des arbres
Au détour du sentier, un arbre tordu enlace le tronc d'un cèdre, comme deux corps mêlés depuis des décennies. La forêt produit parfois de ces figures saisissantes, que l'imagination peuple de légendes. On s'arrête, intrigué, devant cette étreinte de bois.

Rien ne presse
Au bord de l'étang, deux lignes dans l'eau calme. La seule chose qui passe, c'est le temps.

Le mouvement assoupi
Le vieux pont enjambe l'étang, où le hameau se reflète sans une ride. On a beau marcher, l'immobilité semble l'emporter.

Le trait d'union
En bas la rizière tendre, en haut la montagne sombre : deux verts. Entre eux, un petit train blanc trace l'unique ligne droite.

Les tanuki
Une petite troupe de tanuki en céramique veille devant la maison, ventrus et goguenards sous les herbes folles. Porte-bonheur fidèles, ils sourient encore à un seuil que tout le monde a quitté.

Escalier bleu
Dans une rue tranquille d'Okazaki, un vieil immeuble dresse son escalier de métal bleu délavé. Loin des temples, le Kyoto ordinaire, sans âge et sans ambition.

La pause
Sous sa fenêtre à treillis de bois, elle aligne ses pots de plantes, modeste et soignée. Elle pose et je me pose.

Le temple de Kurodani
Le grand hall de Konkai Kōmyō-ji déploie son immense toit de bois sur la colline de Kurodani. C'est ici que le moine Hōnen, descendu du mont Hiei, vint en 1175 prêcher la dévotion à Amida, et que veillèrent, bien plus tard, les samouraïs d'Aizu.

Notre presque ami
Encore lui, notre presque ami Jizō qu'on ne cesse de croiser en chemin. Cette fois, un habitant malicieux a fait tirer à l'enfant la bavette du Maître.

Le gardien de l'orient
Ce dragon impérial, c'est Seiryū, le Dragon bleu : incarnation de Kannon, l'un des quatre veilleurs célestes de Kyoto, maître du levant. Et chaque nuit, dit la légende, il s'éveille et descend s'abreuver à la cascade sacrée.

Kyoto encadrée
Entre les colonnes vermillon d'un pavillon de Kiyomizu-dera, Kyoto s'offre tout entière, étalée jusqu'aux montagnes de l'ouest sous la brume de chaleur.

La carte postale
La pagode à trois étages de Kiyomizu-dera dresse sa flamme écarlate dans le ciel de juin, tandis qu'une rangée d'écolières en uniforme passe à son pied. C'est l'une des images les plus célèbres de Kyoto, mille fois reproduite et toujours saisissante.

Kiyomizu-dera
Au-dessus de la forêt de Higashiyama émergent la pagode et les grands toits de Kiyomizu-dera. Fondé voici plus de douze siècles et classé au patrimoine mondial, il compte parmi les temples les plus aimés du Japon. Nous voici devant lui, au terme de notre voyage : tout ce que nous avons vécu semble s'y rassembler une dernière fois.

L'anonyme
Le Ninen-zaka dévale en marches de pierre, bordé de machiya de bois et noir de monde sous les ombrelles. Cette ruelle ancienne est l'une des plus belles de Kyoto. Le photographe s'applique au cadrage, puis, à son tour, entre dans le cadre d'un autre inconnu : une silhouette de plus dans l'image que tout le monde emporte. Aucune chute ne présage une fin prochaine.

Retour à Tokyo
Dans la rame qui nous ramène vers Tokyo, les voyageurs du soir se tassent sur les banquettes, chacun à son écran ou à ses pensées. Trois semaines plus tôt, nous découvrions ces mêmes wagons, intimidés ; ils nous sont devenus familiers. La boucle, doucement, se referme vers le départ.

La pagode dorée
La pagode à trois étages du Naritasan resplendit de vermillon et d'or, croulant sous les sculptures et les dorures, bien différente de la sobriété des temples de Kyoto. Élevée au début du XVIIIe siècle, elle dit le faste de ce temple populaire. Chaque poutre, chaque console y est ouvragée comme un bijou.

L'autel d'or
Dans la pénombre d'un hall, trois bouddhas dorés trônent sur leur autel, entourés de tambours, de gohei de papier et d'offrandes de bougies. Le rouge et l'or s'y répondent dans une profusion toute baroque. On glisse une pièce, on allume un cierge, et la prière rejoint celles de millions d'autres.

Au Naritasan
Voici le Naritasan Shinshō-ji, grand temple Shingon fondé voici plus de mille ans, dédié au farouche Fudō Myō-ō. Ce hall de bois sombre, aux portes rouges, n'est qu'un des nombreux édifices de ce vaste sanctuaire si cher aux Japonais. La cour de gravier s'étend, déserte, dans la lumière laiteuse du matin.

La Grande Pagode de la Paix
Dominant le temple, la Grande Pagode de la Paix dresse ses étages vermillon et blancs, vaste tour moderne élevée pour la prière universelle. Le Naritasan ne cesse de s'agrandir, mêlant le très ancien et le tout récent. Devant elle, nous achevons notre tour des temples du Japon, comblés et un peu étourdis.