La ruelle de notre maisonNous logeons à Kashihara chez une femme rentrée de Tokyo pour reprendre la maison de ses parents. Le bourg s’est beaucoup reconstruit, mais sa demeure tient bon parmi les rizières, d’un temps où l’on cultivait ici le riz et le colza dont l’huile éclairait les lanternes. Elle aussi, à sa façon, est revenue à la source.Harley et ZéroDerrière un comptoir croulant sous les enseignes Harley, Honda et Pepsi, le patron lève le pouce en préparant son café filtre, casquette vissée et masque sur le nez. Motard dans l’âme, il a fait de sa boutique un joyeux musée d’Amérique : plaques émaillées, aigles, Captain America. Et au beau milieu, une photo de Zéro, l’avion des kamikazes. Voilà l’étrangeté du bonhomme : aimer du même élan l’Amérique triomphante et les pilotes qui se ruaient contre elle. Il vous sert ce paradoxe avec le café, dans un grand rire.Le rayon des dieuxSur une étagère d’Ōfusa Kannon se presse tout un petit peuple sacré : dieux du bonheur ventrus, bouddhas de pierre, un petit bouddha au bavoir rouge, le tout couronné d’une pagode dorée en miniature, écho minuscule des grandes vues à Negoro et au Kōyasan. Des guirlandes de papier multicolores pendent à la balustrade, et une grosse cloche attend au bout de sa corde tressée. Dans la pénombre, chaque figurine a sa prière.Le gardien des tout-petitsUn Jizō de pierre porte un enfant dans ses bras, un plus petit blotti à ses pieds. C’est le Koyasu Jizō, déjà rencontré à Zentsū-ji : on lui confie les naissances et la mémoire des tout-petits. Au bord du bassin s’amassent fleurs et petites bouteilles de lait, et l’on verse de l’eau sur la pierre comme aux Jizō de l’eau de l’Okunoin. Les bavoirs et les papiers colorés disent ces prières qu’on ne prononce pas.Le sage qu’on toucheDans son fauteuil de bois attend Binzuru, le visage rougi et poli par des siècles de mains, son nom gravé sur la plaque voisine. C’est l’un des rakan, ces disciples du Bouddha vus par centaines à Zentsū-ji et Unpen-ji, et le guérisseur de la bande : on le touche à l’endroit de son mal, puis on se touche soi-même. Après le Yakushi Nyorai de Zentsū-ji, le Bouddha de la médecine, voici la guérison à hauteur de main. Le bois usé garde la trace de toutes ces espérances.Le jardin de pocheÀ côté du temple, un jardin minuscule arrange son étang, sa lanterne et ses érables pourpres avec une précision d'orfèvre. Les azalées roses débordent sur l'eau verte. Il n'en faut pas plus, au Japon, pour faire tenir un paysage entier dans un mouchoir de poche.Le temple aux rosesEn mai, Ōfusa Kannon disparaît sous des centaines de rosiers en fleurs, guirlandes et lampions tendus au-dessus des massifs, ces mêmes papiers colorés qui parent déjà l’autel et les Jizō. Roses et toits de tuiles composent un tableau inattendu pour un temple bouddhique. On s’y promène comme dans un jardin de fête.Imai-chōVoici Imai-chō, l'un des plus beaux ensembles de maisons marchandes de l'époque d'Edo encore debout au Japon. Près de cinq cents demeures de bois et de plâtre bordent ses ruelles immuables, treillis aux fenêtres et tuiles patinées. On y marche comme dans un siècle révolu, intact.Encore luiImai-chō n’est pas un musée : un café s’est glissé dans une maison de marchand, et le facteur fait sa tournée comme chaque matin. Lui, on a fini par le connaître, tache rouge filant d’une ruelle à l’autre, surgissant à presque chaque coin, tant et si bien qu’on le saluait. Dans ce labyrinthe de bois et de plâtre où nous tournions en rond, il était le seul à savoir où il allait.ŌmononushiAvant d'entrer dans le sanctuaire, on se purifie les mains et la bouche. Partout ailleurs, c'est un dragon de bronze qui verse l'eau du bassin ; à Ōmiwa, c'est Ōmononushi, le serpent sacré, posé sur un tonneau de saké et lové autour d'un joyau. Il est la divinité du mont Miwa, kami de l'eau et du saké.
Le joyau, lui, est le hōju, la perle bouddhique qui exauce les vœux : un éclat de bouddhisme resté dans les anneaux du dieu shintō.Ōmiwa, le sanctuaire sans visageAu pied du mont Miwa s'élève le haiden d'Ōmiwa, l'un des plus anciens sanctuaires du Japon. Le shintō, la voie des kami, honore moins des dieux à figure humaine que des présences devinées dans la montagne, les arbres et les sources, comme on les pressentait déjà à Meiji-jingū. Nulle part cela n'est plus littéral qu'ici : ni honden ni image, c'est la montagne, derrière le hall, qui est le kami Ōmononushi. Jamais coupée, longtemps interdite, elle se dresse boisée et muette ; on prie ce qu'on ne voit pas, le shintō avant le shintō.La plaine de YamatoDu belvédère d'Ōmiwa, le Yamato s'ouvre tout entier, cuvette verte semée de collines basses, les monts sacrés des vieilles légendes, et au loin la silhouette du grand torii. C'est ici, voici quinze siècles, que naquit l'État japonais. Tout ce que nous parcourons ces jours-ci, d'Ōmiwa à Hase-dera, de Murō-ji à Asuka, tient dans cette seule plaine. Après le berceau du Shingon au Kōyasan, voici celui de la nation, le cœur antique du Japon.Le grand rideauDe face, le haiden d'Ōmiwa déploie son grand rideau blanc frappé de blasons, adossé à la verdure du mont sacré ; quelques fidèles traversent l'esplanade de gravier sous leur ombrelle. Ni statue ni faste : cette austérité sans la moindre trace bouddhique paraît immémoriale, elle date pourtant de 1868. Cette année-là, la restauration de Meiji met fin au long règne des shōguns et, pour fonder le nouvel État sur la divinité de l'empereur, fait du shintō la religion nationale en ordonnant de démêler partout les kami des bouddhas, mêlés depuis mille ans. Ici, les trois temples du pied du mont sont rasés, le Miwa-ryū aboli ; le même décret atteignit Konpira, à Kagawa, dont nous avions gravi les marches, où le vieux dieu bouddhique des marins devint lui aussi Ōmononushi. Derrière le rideau ne veille plus que la montagne, et le souvenir du Shingon.Le lièvre et la montagneLes fidèles gravissent les dernières marches sous les grands cèdres, passant sous la corde de paille sacrée tendue entre les troncs. Ils montent vers Ōmononushi, le grand kami du mont Miwa, qu'on tient pour le même qu'Ōkuninushi, sauveur du lièvre écorché d'Inaba. De ce mythe, le sanctuaire a gardé un lièvre de bronze qu'on caresse pour apaiser ses maux, comme Binzuru à Ōfusa, comme le Yakushi de Zentsū-ji. Le lièvre tient dans la main ; le dieu, lui, est la montagne tout entière. C'est aussi le dieu de Konpira que nous avions salué quelques jours plus tôt.La porte de Hase-deraAu pied de la colline, la grande porte de Hase-dera dresse ses deux étages de bois. De part et d'autre veillent les deux Niō, gardiens musculeux au visage furieux dont l'aspect menaçant sert à écarter démons et voleurs du seuil sacré ; l'un a la bouche ouverte, l'autre close, pour dire ensemble le premier et le dernier son, le commencement et la fin de toute chose. Derrière eux s'ouvre la montée vers l'un des temples les plus aimés du Yamato, et les pèlerins s'y arrêtent un instant avant d'attaquer les marches.Les 399 marchesVoici le nobori-rō de Hase-dera, ce long escalier couvert de près de quatre cents marches qui grimpe vers le sanctuaire, ponctué de lanternes suspendues. La tradition y compte aussi cent huit degrés symboliques, autant que les passions qui entravent l'âme — tous ces désirs, ces colères et ces aveuglements qui l'enchaînent au monde. On s'en dépouille d'une à chaque pas, pour parvenir en haut délivré.Le seuil de pailleÀ l'écart, un petit sanctuaire de bois rouge délavé par les pluies porte sa corde de paille tressée entre deux piliers usés. Ce shimenawa marque un seuil : il sépare le monde ordinaire de l'espace du kami, et signale qu'ici, malgré l'abandon apparent, veille encore une présence sacrée. Le temps a effacé presque toute la couleur, ne laissant qu'une trace rose sur le grain du bois.La terrasse aux lanternesLe hondō, posé sur ses pilotis au-dessus de la vallée, baigne dans la lumière verte sous une rangée de grandes lanternes rondes. Au fond veille la grande Kannon aux onze visages, près de dix mètres de bois doré, la plus haute de ce genre au Japon : dix visages autour du sien, pour voir de tous côtés qui réclame son secours. Hase-dera est l'un des deux héritiers du Shingon réformé de Negoro : quand Hideyoshi rasa la cité des moines en 1585, ses maîtres survivants en replantèrent la lignée ici, et à Kyoto. La racine tranchée à Negoro a repoussé en deux temples ; nous voici dans l'un d'eux.À l'ombre du templeDepuis les hauteurs du temple, le bourg de Hase s'étire au fond de sa vallée, toits gris serrés le long de la rivière, montagnes boisées tout autour. C'est un de ces villages-sanctuaires nés du pèlerinage, vivant à l'ombre de leur temple depuis des siècles. La campagne du Yamato respire le calme.Les vallées d'UdaSur la route de la montagne, un village d'Uda se blottit au creux des collines couvertes de cèdres, ses maisons éparses entre les rizières. Nous quittons la plaine du Yamato pour un Japon plus rude, plus secret, fait de vallées encaissées. La route serpente vers les temples cachés.Au creux des montagnesUn autre hameau apparaît, niché entre les pentes boisées, quelques toits et un peu de ciel. Ici, la forêt domine et l'homme se fait discret. C'est dans ces replis de montagne que se cachent les plus anciens sanctuaires du pays.Le hall d'orSur sa terrasse de bois portée par des pilotis, le hall d'or étend son large toit de bardeaux contre la pente, sa laque rouge presque effacée par les siècles. C'est le plus ancien bâtiment du temple, dressé là depuis l'époque de Heian. Dans l'ombre de l'entrée, une statue dorée luit faiblement, veillée par la forêt.Murō-ji, le Kōya des femmesSous les grands cèdres, à flanc de pente, les halls de bois de Murō-ji s'étagent, modestes et anciens, reliés par des escaliers de pierre. On surnomme ce temple de montagne le Kōya des femmes : le Kōyasan que nous venons de quitter leur fermait ses portes, celui-ci les recevait. Devant nous se tient le Mirokudō, petit hall coiffé de bardeaux où veille Miroku, le bouddha du futur, celui qui viendra quand le nôtre sera oublié.Sous la pagodeSous la pagode, un hall de bois sombre ouvre ses portes au ras d'un bassin de pierre, à demi caché par les érables. C'est le hall principal, là où l'on conférait jadis l'initiation au Shingon, la voie de Kūkai.La petite pagodeEntre les troncs s'élève une pagode vermillon à cinq étages, fine et menue, comme posée là pour l'éternité. C'est la plus petite du Japon en plein air, seize mètres à peine. Elle date de l'époque de Heian, mille deux cents ans bientôt, et sa grâce a traversé les siècles et les tempêtes.L'autel sous la rocheContre la falaise, sous le surplomb, un autel disparaît sous les statuettes, les bougies et les offrandes amassées au fil des montées. La pénombre humide et les petits bouddhas alignés disent une dévotion plus ancienne, presque secrète. D'ici part le long escalier vers l'oku-no-in, le sanctuaire de Kūkai perché au sommet, que nous n'aurons pas gravi.Le village de MurōEn contrebas du temple, le village de Murō se love dans sa vallée verte, maisons de bois et rizières au bord de la rivière. La forêt monte à l'assaut des pentes, dense et sombre. Loin de tout, ce hameau vit depuis toujours au rythme de son sanctuaire de montagne.Le sourire de NabariLe soir, dans un yakitori de Nabari, la jeune serveuse se glisse entre nous pour la photo, les deux mains levées en V, grand sourire sous le noren rouge. Pas besoin de parler la même langue pour partager les brochettes, un verre et un éclat de rire. Ce sont ces visages croisés qui nous restent, autant que les temples.Les pierres d'AsukaDans l'herbe repose une étrange figure de pierre, visage grimaçant que nul ne sait plus lire. On les appelle les pierres aux singes, taillées voici treize siècles, peut-être par des mains venues de Corée, et nul ne connaît leur usage. Elles veillent là, muettes, depuis que naquit ici le premier État du Japon.Au café d'AsukaDans ce drôle de café où l'on vend aussi des vêtements d'occasion, on a déjeuné léger et bon avant que tout le monde se serre autour de nous pour la photo, mains levées et sourires éclatants. Gérants et employées, on nous a accueillis sans façon. Le Japon des campagnes reçoit le voyageur comme un ami de passage.La campagne d'AsukaAsuka déroule ses rizières et ses toits gris au pied des collines, paisible et verte sous le ciel couvert. Rien ne dit, à première vue, que cette campagne tranquille fut le berceau du Japon, sa première capitale et son premier bouddhisme. L'histoire, ici, s'est fondue dans le paysage.Les dames de TakamatsuzukaSur la paroi d'un tumulus d'Asuka, des dames de cour défilent en costume coloré, peintes voici treize siècles et redécouvertes seulement de nos jours. Ces fresques du Takamatsuzuka, d'une finesse étonnante, comptent parmi les plus précieuses du Japon. Le temps les a presque effacées, mais leur grâce demeure et sont ravivées ici à l'aide d'une restauration légère.Le bouddhisme s'annonceSous son beffroi, la grosse cloche de bronze porte gravé le nom du temple, vert-de-gris contre le bois sombre. On la fait sonner d'un coup de poutre, et le son grave roule sur la campagne. Avant que le bouddhisme n'arrive du continent, le pays priait déjà ses kami, les esprits de la nature et des ancêtres : c'est le shintō, la vieille voie japonaise. Les deux ne se sont pas combattus ; mille ans durant, dieux et bouddhas se sont mêlés, jusqu'à ce que l'ère Meiji, en 1868, les sépare de force.Le premier templeLe hall est modeste, presque humble, loin des grands temples qui lui succédèrent. Pourtant c'est ici, en 588, que tout a commencé : le clan Soga, vainqueur de ses rivaux, fit bâtir le premier vrai temple bouddhique du Japon, avec des artisans venus de Corée. De cette graine est sorti tout le reste.Le Grand Bouddha d'AsukaDans la pénombre veille le Grand Bouddha, visage allongé et yeux en amande, mains de bronze : la plus ancienne statue du Bouddha datée du Japon, coulée en 609. Depuis ce jour, il n'a jamais bougé de cette place, traversant les incendies qui détruisirent le temple autour de lui. Un vieil homme le contemple en silence, et nous avec lui.Au commencement de toutÀ côté du Bouddha, un petit jardin clôt la cour, azalées roses débordant sur les pierres et pins taillés devant le bois. Le silence y est total, à peine troublé par un oiseau. Et l'on a peine à croire que de ce coin tranquille soit sorti tout le reste : les grands temples de Nara et de Kyoto, le Shingon de Kūkai que nous avons suivi jusqu'au Kōyasan, les milliers de sanctuaires du pays. Ici fut planté le premier grain ; nous venons d'en remonter le cours jusqu'à la source.Les semis de rizDans les champs d'Asuka, les semis de riz forment des bandes d'un vert tendre sous leurs arceaux de bambou, prêts à être repiqués. Au loin, une colline ronde se détache, l'un des monts sacrés du Yamato. C'est la saison où la campagne se met au travail, immuable depuis des siècles.