
La traversée du Kii
À bord du ferry, les passagers ont ôté leurs chaussures et se sont assis à même la moquette, certains déjà étendus pour la sieste. Nous traversons le canal de Kii, quittant Shikoku pour Honshū et la péninsule de Wakayama. Deux heures de mer relativement calme, bercés par le ronron des moteurs.

Le port de Wakayama
Dans un petit restaurant de Wakayama, des habitués hilares, bouteille de saké et plats déjà entamés. Nous voilà adoptés le temps d'un repas, sans une langue commune, par la seule chaleur des sourires. Ce sont ces rencontres sans mots qui restent, longtemps après.

Béton et verre
Le musée d’art moderne de Wakayama aligne ses piliers de béton sombre coiffés de lanternes de verre, sous un ciel lourd. Kisho Kurokawa, fondateur du courant Métaboliste japonais, l’a pensé en dialogue avec le château voisin : les avant-toits à triple étage répondent aux toitures du donjon, et la grande lanterne de l’entrée cite les chōchin de la tradition. C’est la « symbiose » chère à Kurokawa, béton et mémoire face à face..

Le donjon
Au pied du château de Wakayama, un donjon blanc se dresse derrière un pin soigneusement taillé, toit de tuiles grises et murs de plâtre. C'est tout ce qui reste, parfois, des vastes forteresses des seigneurs : un angle, une tour, un mur. Le clan Tokugawa de Kishū régnait ici.

Wakayama d'en haut
Du sommet du donjon, Wakayama se déploie jusqu'aux montagnes, grise sous les nuages, hérissée d'immeubles et d'une tour de télécommunications. Le donjon du château occupe la seule colline, l'ancien Torafusu-yama, le mont du tigre tapi. La ville moderne s'est coulée tout autour.

Le château sur la colline
Au loin, le château de Wakayama émerge de la colline boisée, blanc et noir sous le ciel bleu, dominant la ville comme au temps des daimyō. Reconstruit après les bombes, il a retrouvé sa silhouette d’origine. Le soir, il veille encore sur la cité qui porte son nom.

Au bord du chemin
En marchant vers Negoro-ji, des statues de pierre se tiennent au bord du sentier, couvertes de mousse. Des chrysanthèmes jaunes et roses viennent d’être déposés, les tiges dans l’eau. Quelqu’un passe par ici chaque matin.

Negoro-ji
À Negoro-ji, un pavillon de bois se mire dans l'étang, posé au pied des collines d'Iwade. Ce grand temple Shingon fut jadis une cité monastique puissante, défendue par ses propres moines-soldats. Il en reste aujourd'hui un domaine paisible, semé de bâtiments anciens sous les arbres.

Au fond du jardin
Un petit oratoire de pierre et de bois se cache parmi les azalées taillées et les pins, à l'écart des grands halls de Negoro. Personne ne s'y arrête, et c'est ce qui fait son charme. Le jardin l'a presque absorbé, le rendant à la verdure.

Le dragon des deux mondes
Au bassin des ablutions de Negoro-ji, un dragon de bronze dresse la tête, l’eau coulant de sa gueule. Seigneur des eaux, des pluies et des mers, il appartient aux deux religions du Japon : Watatsumi (ou Ryūjin) dans le shintō, roi-dragon (ryūō) dans le bouddhisme. Ici, il s’est assagi pour purifier des mains avant l’autel, selon le rite shintō du temizu. Le voir veiller sur un temple bouddhiste, c’est tout le shinbutsu-shūgō, la fusion séculaire du shintō et du bouddhisme au Japon.

La racine du Shingon
Dans la pénombre du Daidenpōdō, la grande salle de Negoro-ji, l’autel resplendit d’or sous un dais doré et des lanternes ouvragées suspendues aux poutres ; un énorme chaudron de bronze attend au pied des marches. Au centre trône Dainichi Nyorai, le Bouddha cosmique du Shingon, dont nous avions vu la face courroucée en Fudō Myō-ō à Unpen-ji. Le Shingon, lui, est né au Kōyasan, que nous visiterons plus tard ; ici, à Negoro, nous en rencontrons la réforme. Au XIIe siècle, le moine Kakuban quitta la montagne sacrée pour fonder cette branche nouvelle et revenir à la racine de l’enseignement de Kūkai : c’est le sens du nom Negoro, la racine d’origine. Le temple devint une puissante cité de moines guerriers réputés pour leurs arquebuses, que Hideyoshi anéantit en 1585 ; la salle date de 1824, mais les statues ont traversé les flammes.

La Daitō
Au-dessus d’un champ de petites stèles, la grande pagode de Negoro, la Daitō, déploie ses deux toits de bois autour d’un ventre rond et blanc : c’est un tahōtō, et le plus vaste du Japon. Avec le Daishidō, c’est l’un des deux seuls bâtiments que l’incendie de 1585 a épargnés. Les fidèles ont entassé à ses pieds mille petites pierres, chacune une prière.

Au centre du monde
À l’intérieur de la Daitō, les statues s’ordonnent autour de Dainichi Nyorai, le même Bouddha cosmique que dans la grande salle, assis sur son lotus : le mandala du Shingon déployé en trois dimensions, l’univers entier ramassé sous un toit. Les ors fatigués luisent dans la lumière rasante des fenêtres de bois. On tourne autour des statues comme on parcourt un cosmos.

La racine incarnée
Au fond du Daishidō, dans la pénombre que percent les lanternes dorées, une statue de Kōbō Daishi médite, robe rouge écaillée par le temps. C’est Kūkai, le maître qui rapporta le Shingon de Chine au IXe siècle, et la racine même à laquelle Kakuban voulut revenir. Avec la grande pagode, ce pavillon est l’autre survivant des flammes de 1585. Une bougie tremble à ses pieds ; le silence pèse comme une présence.

Au Kōyasan
Nous voici enfin au Kōyasan, la montagne sacrée où Kūkai fonda le Shingon voici douze siècles. Il choisit ce plateau parce que huit sommets l’entourent comme les huit pétales d’un lotus : une fleur dessinée par la montagne elle-même, un mandala naturel. À Negoro, nous avions vu la racine revendiquée ; ici se trouve le berceau, la source à laquelle tout remonte. Une centaine de temples y vivent encore sous les cèdres, à huit cents mètres, dans une fraîcheur qui tient autant de l’altitude que du recueillement.

Le Konpon Daitō
Au cœur du Danjo Garan, le Konpon Daitō dresse sa masse vermillon contre les cèdres : Kūkai le voulut comme le centre du monde ésotérique, le point d’où tout rayonne. À l’intérieur, Dainichi Nyorai trône parmi les quatre bouddhas et les bodhisattvas peints sur les piliers : le mandala dressé en volume, un univers où l’on entre de plain-pied, comme à Negoro. Mais l’original a brûlé, et ce qu’on voit date de 1937, en béton ; c’est à Negoro, sa branche réformée, que survit le plus vieux tahōtō de bois du Japon. La source est moderne, la racine est ancienne.

La pagode de l’Ouest
À l’écart du flamboyant Konpon Daitō se dresse le Saitō, la pagode de l’Ouest, tout en bois sombre que nul vermillon ne recouvre. Kūkai les voulut ensemble pour figurer les deux royaumes du mandala : la Matrice, royaume de la compassion d’où naît et s’épanouit le monde, et le Diamant, la sagesse indestructible qui tranche les illusions. Aucune ne dit l’univers seule ; il faut les deux. La plupart des visiteurs se pressent vers l’éclatante et oublient celle-ci, pourtant sa moitié manquante. Rebâtie en 1834, elle veille en silence sous les cèdres.

L'allée des cèdres
À l’Okunoin, le chemin s’enfonce sous des cèdres millénaires, entre deux cent mille tombes et des lanternes à perte de vue, dont certaines brûlent sans s’éteindre depuis près de mille ans. Au bout des deux kilomètres repose Kūkai, celui que nous avions vu méditer en statue à Negoro. Pour les croyants, il n’est pas mort : il médite encore, et chaque jour des moines lui portent son repas, comme depuis douze siècles, en attendant Miroku, le bouddha à venir. Tous ceux qui dorment ici l’attendent avec lui. La lumière se fait recueillie.

Les tombes des seigneurs
Sous les cèdres de l’Okunoin reposent les grands clans du Japon : Nobunaga, Takeda, Uesugi, ennemis acharnés de leur vivant, voisins pour l’éternité. Leurs tours de pierre se couvrent de mousse, et un petit Jizō coiffé de rouge veille entre les sépultures. Tous attendent ici, côte à côte, la venue de Miroku, le bouddha futur.

Le bouddha à venir transformé en Jizo
Contre un mur moussu de l’Okunoin, un bodhisattva de bronze médite, une main contre la joue, une jambe repliée. Ce n’est pas un Jizō, malgré le bonnet de laine rouge dont on l’a coiffé : c’est Miroku dans sa pose pensive, le bouddha qui viendra sauver le monde au terme des âges. Il songe ici, parmi les tombes, à la façon d’y parvenir. C’est lui que Kūkai attend, c’est lui que tous ces morts attendent avec lui.

Les Jizō de l'eau
Juste avant le pont qui mène au mausolée s’aligne une rangée de bronzes que l’on appelle les Mizumuke Jizō, du geste de leur verser de l’eau pour adoucir le sort des défunts. Mais tous ne sont pas des Jizō : au premier plan se tiennent deux Kannon, et la file compte aussi un Dainichi et un Fudō Myō-ō, tout le panthéon réuni au bord de l’eau. Chacun arrose le sien, murmure un nom, dépose une fleur.